
Entre des strates sociales qui assignent les individus dès la naissance, des tribus tutélaires qui les enserrent dans le lien du sang et du loyalisme, et des discours religieux dévoyés qui sacralisent le privilège et affaiblissent l’égalité, la Mauritanie vit un accouchement difficile : celui de l’État-citoyen, encore prisonnier des lourds sédiments d’un passé tenace.
Comme dans une grande partie de l’Afrique, du monde arabe et de l’Asie, la marche vers la modernité ne se mesure pas seulement en kilomètres. Elle doit franchir des distances symboliques plus coriaces que les frontières géographiques : celles qui séparent un présent hésitant d’un passé accroché à ses structures pré étatiques. Cette résistance de l’ancien rend le rapport entre l’État et ses citoyens fragile et chaotique.
Du poids des hiérarchies anciennes, et des nouvelles formes de stratification
Au cœur du tissu social mauritanien, sous l’ombre entremêlée de la tribu, des castes et du religieux instrumentalisé, la stratification traditionnelle persiste tel un poids de roc sur la poitrine du temps.
Chez les Maures (Bidân), les cloisonnements demeurent nets : Ḥassân (guerriers), Zawâya (marabouts), Ma’almine (forgerons), Ḥarâṭîn (anciens esclaves)... Dans les composantes négro-africaines, on retrouve des divisions analogues : Laawɓe (nobles), Toorooɓɓe (marabouts), Wayluɓe (artisans), Maccuɓe (captifs et anciens captifs).
Dans ces univers clos, la place ne s’acquiert pas par le mérite mais s’hérite par le sang, consolidée par les coutumes et les rituels. Rompre avec ces codes revient à braver l’ordre établi, au risque du bannissement social.
À côté de ces héritages séculaires, une stratification moderne s’est développée avec l’État contemporain et l’urbanisation. Fondée sur de nouvelles identités collectives — professionnelles, culturelles, politiques ou communautaires — elle s’incarne dans les partis, les courants idéologiques (islamistes, écologistes, nationalistes, antiesclavagistes…) et divers mouvements sociétaux.
Ce phénomène n’est pas propre à la Mauritanie : on l’observe partout, avec des intensités variables selon le degré de maturité des sociétés et la qualité du leadership politique. Mais ici comme dans d'autres régions du monde, il tend à reproduire sous d’autres formes les logiques anciennes : clientélisme, réseaux opportunistes, loyautés d’appareil. La compétence se voit reléguée derrière l’allégeance et l’appartenance à des cercles fermés.
Un exemple concret : une double casquette manœuvrière
Dans ce paysage, certains leaders illustrent de manière saisissante l’entrecroisement entre tribalisme et nouvelles stratifications. Ainsi, Birame Dah Abeid, figure politique et militante, porte une double casquette : celle de « grand homme politique » et de « grand militant des droits de l’homme ». Une double grandeur, enviable en théorie, si elle s’accompagnait d’un véritable respect de l’autre et d’une reconnaissance sincère de l’altérité.
Or, son parcours reste marqué par l’ambivalence : candidat malheureux à quatre présidentielles, à la trajectoire instable, il conjugue des discours incendiaires contre ce qu'il qualifie de "système tribalo-féodal bidân" avec une progressive adaptation à l’héritage qu’il combattait. Ce paradoxe traduit moins un désintéressement qu’un opportunisme visant à élargir son assise électorale.
Un épisode demeure révélateur de cette posture : le 28 avril 2012, il brûla publiquement plusieurs ouvrages majeurs du rite malékite, dénoncés par lui comme des « tribunes de l’esclavagisme ». Il baptisa ce geste « al-Muḥriqa » (« la Fournaise »), reprenant le terme arabe de «l'holocauste », choix qui cache mal une volonté inavouée de dramatisation et de provocation. Or, quelques années plus tard, on le voit visiter des confréries traditionnelles, recevoir de leurs mains des livres comparables à ceux qu’il avait réduits en cendres, et chercher à s’appuyer sur ces mêmes référents culturels. Ce contraste éclaire une stratégie politique oscillant entre rupture radicale et recherche opportuniste d’alliances avec les structures qu’il dénonçait.
Ses calculs politiciens ne tolèrent ni divergence de projet, ni distance vis-à-vis de son horizon de valeurs.
Cet exemple montre combien les dynamiques nouvelles ne suppriment pas les anciennes : elles s’y entremêlent, les habillent d’un vernis idéologique, reproduisant les mêmes logiques d’exclusion et de domination.
La tribu, matrice persistante ; et une citoyenneté différée
Entre ces deux stratifications — l’ancienne et la nouvelle — la tribu reste la grande ordonnatrice. Vaste ombrelle protectrice, elle dispense immunité et prestige, distribue les rôles comme s’ils relevaient d’un destin immuable. Elle puise sa légitimité dans des traditions et des croyances dévoyées, qui vident la religion de son esprit libérateur pour en faire un bouclier du privilège et une arme idéologique contre toute revendication égalitaire, aussitôt dénoncée comme « fitna » ou « rupture de la communauté ».
De cette conjonction entre stratifications anciennes et modernes, abritées sous le manteau de la tribu et légitimées par un discours religieux moralisant, résulte une société où l’individu est dissous dans le groupe, enfermé dans des logiques hiérarchiques et soumis à une obéissance quasi absolue. Les forces traditionnelles et modernes, loin de s’opposer, s’imbriquent et s’épaulent pour maintenir la citoyenneté en suspens, et pour clouer l’État entre un passé qui refuse de disparaître et un avenir qui tarde à naître.
Conclusion
En somme, si les hiérarchies anciennes et les segmentations nouvelles s’alimentent mutuellement, ce n’est pas par fatalité mais par absence d’équilibre civique. Reste à savoir comment rétablir cette balance : ce sera l’objet de notre prochaine réflexion.
(à suivre)
El Boukhary Mohamed Mouemel
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