
I. La Convention de Kayes : un texte fondateur méconnu
Depuis quelque temps, les incidents se multiplient le long de notre frontière avec le Mali. Pour comprendre ces tensions, il convient de se pencher sur la Convention de Kayes, signée le 16 février 1963 et ratifiée par la Mauritanie et le Mali. Ce texte fondateur définit juridiquement les frontières entre les deux pays. L'accès au document original n'est pas chose aisée, cette difficulté même souligne combien il reste méconnu, alors qu'il est au cœur des crises que nous traversons.
À l'indépendance, les dirigeants africains ont fait un choix difficile mais pragmatique : conserver les frontières héritées de la colonisation plutôt que d'ouvrir la boîte de Pandore des revendications territoriales. C'est le principe d'uti possidetis juris. Feu Mokhtar Ould Daddah et Modibo Keïta ont ainsi accepté de bâtir leurs nouvelles nations sur des lignes tracées par d'autres. Ce choix a préservé la paix entre États, mais il a aussi figé des frontières imparfaites, souvent tracées sans égard pour les réalités du terrain.
La Convention de Kayes en est l'illustration directe : elle a fixé la frontière, certes, mais sans bornage complet ni durable. Sur le papier, tout semble clair. Sur le terrain, c'est une autre histoire.
II. Une géographie hostile à la délimitation
Des lignes droites dans un désert sans repères
Au nord, la frontière ne suit aucun relief naturel. Elle est purement géométrique : un parallèle, des lignes droites reliant des coordonnées abstraites, dont l'une s'étire sur près de 960 kilomètres à travers le désert. Dans cet espace de sable et de hamada, il n'existe pratiquement aucune borne physique. Un militaire en patrouille, un groupe nomade en déplacement : comment savoir avec certitude de quel côté de la frontière on se trouve ? Ce vide matériel est à l'origine de nombreuses accusations d'incursions, souvent involontaires.
Des populations prises entre deux lignes
Plus au sud, le problème change de nature. On quitte le désert pour entrer dans le Sahel, là où vivent et se déplacent des populations. C'est là que la frontière de 1963 révèle sa véritable fragilité.
Dans le secteur de Nara (côté malien) et d'Adel Bagrou (côté mauritanien), la ligne frontière traverse des zones de pâturages vitaux pour les éleveurs. Ces hommes ne franchissent pas la frontière par provocation : ils le font pour abreuver leurs troupeaux, accéder à un marché, rejoindre leur famille. Mais dans un contexte de violence au Mali, ce mouvement ordinaire devient dangereux, parfois mortel. Des incidents sanglants ont déjà été enregistrés dans ce secteur.
Plus à l'est, l'axe Fassala–Bassikounou abrite le camp de réfugiés de Mbera, qui accueille des dizaines de milliers de personnes fuyant le conflit malien. La frontière y est poreuse par nécessité humaine, mais exposée aux débordements des combats, notamment dans le secteur de Léré.
III. Le vrai problème : la géométrie contre la géographie humaine
La Convention de Kayes a privilégié la géométrie sur la géographie humaine. Elle a tracé des lignes sans se demander ce qu'elles coupaient : routes de transhumance, réseaux de puits, liens familiaux et tribaux tissés depuis des siècles.
Aujourd'hui, ces lignes ne séparent pas seulement deux États : elles séparent des éleveurs de leurs pâturages, des familles de leurs proches, des communautés de leurs marchés.
IV. Trois chantiers indispensables
1. Sécuriser les zones les plus exposées (urgence immédiate)
La Mauritanie a déjà engagé des réponses opérationnelles.
2. Matérialiser enfin la frontière là où vivent les gens (chantier technique)
Il s'agit de baliser les abords des puits, des villages et des marchés, en utilisant drones et GPS pour traduire les vieux textes de 1963 en coordonnées modernes, partagées et reconnues par les deux armées mettant ainsi fin aux incursions par ignorance.
3. Reconnaître les réalités humaines (chantier politique et social)
La sécurité d'un État ne peut se construire contre la survie de ses populations. Des couloirs de transhumance officiels et sécurisés, des points de passage reconnus, et des commissions locales associant les chefs coutumiers sont indispensables, ces hommes connaissent souvent mieux la frontière réelle que n'importe quelle carte officielle.
V. Le rôle nécessaire de l'Union africaine
Tout cela suppose une coopération sérieuse avec Bamako. Or les autorités maliennes de transition sont aujourd'hui absorbées par leur propre survie : elles ne sont pas en mesure d'honorer des engagements durables sur la gestion frontalière.
C'est pourquoi l'Union africaine doit être sollicitée comme cadre de substitution non pas pour contourner le Mali, mais pour donner à cette coopération une légitimité et une solidité que la relation bilatérale seule ne peut offrir dans les circonstances actuelles.
Reste alors une question, à laquelle ni les cartes ni les textes ne répondent seuls : quelle rationalité stratégique peut pousser un État structurellement affaibli face aux groupes armés à prendre délibérément le risque d'élargir son champ de confrontation ?
COL. e/r Ely O. Heiba
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