
Réalisée et diffusée sur la chaîne privée mauritanienne Sahel TV, cette interview porte sur mon recueil «Tout simplement, ma plume en errance dans trois souffles : S'évader, Observer, lire».
À travers un dialogue avec la journaliste Diaw Fal, elle en prolonge les questionnements, les inquiétudes et les résonances.
En voici la transcription.
Sahel TV: Notre invité est le colonel à la retraite El Boukhary Mohamed Mouemel, ancien diplomate, analyste stratégique et auteur du recueil Tout simplement, ma plume en errance dans trois souffles : S’évader, observer, lire.
Un livre singulier où se croisent poésie, souvenirs, fiction, réflexion, écologie, musique, intelligence artificielle et regard sur le monde.
Bienvenu, mon colonel écrivain.
Je vous cite :
Extrait : « Trois mots me reviennent souvent, comme un refrain intérieur : ressenti – observé – lu. »
Question 1 :
Votre recueil est structuré autour de trois “souffles”.
Pourquoi cette organisation ?
Réponse : Pourquoi ces trois mots ? Je serais bien incapable de l’expliquer avec certitude. Mais ils me suivent partout où ma plume hésitante s’aventure : chaque fois que je m’évade dans une fiction, un souvenir, une expérience personnelle ou un rêve ; chaque fois que j’observe un geste, une parole, une situation, … laissant mon penchant pour l’analyse s’exprimer ; chaque fois enfin qu’une lecture – texte, toile, film… – me parle profondément.
Trois souffles que j’ai introduits par des textes assez courts respectivement sous les titres : « Plume nomade », « Plume de veille » et « Plume de résonnance ».
Le moment le plus stimulant, c’est celui où ces trois compagnons se rejoignent silencieusement. D’ailleurs, existe-t-il vraiment des frontières entre eux ? Ce ne sont que des sensations. On croit inventer… mais on ressent. On croit analyser… mais on ne fait que prendre un peu de distance. On croit lire… mais on partage.
Leurs textes introductifs, sont précédés, chacun, par une épigraphe :
« Se laisser aller à la rêverie, c’est le chemin le plus court pour partir très, très loin. » précède « Plume nomade ».
« Choisir pour écrire, ce n’est pas trahir, c’est faire mieux sentir. » précède « Plume de veille ».
« Lire vraiment, c’est se réinventer en faisant résonner un autre souffle dans le sien. » précède « Plume de résonance ».
Beaucoup d’auteurs-je dirais même la majorité- empruntent les épigraphes à d’autres écrivains. Moi, j’ai écrit les miennes.
Sahel TV
Je vous cite encore :
Extrait : « On croit inventer… mais on ressent. On croit analyser… mais on ne fait que prendre un peu de distance. On croit lire… mais on partage. »
Question 2 :
Dans votre écriture, les frontières entre poésie, réflexion et récit semblent volontairement floues.
Pourquoi ce mélange des genres ?
Réponse : « Volontairement flou », peut-être. Et je vais vous dire pourquoi : cloisonner mes sensations en les rangeant dans des genres littéraires convenus, ce n’est pas mon domaine. Je laisse ce travail aux passionnés, aux connaisseurs, aux grands doués amoureux de littérature. C’est leur « boulot », leur science, leur talent. À moi, il reste un geste simple : laisser voyager ce qui m’a traversé ; ce que j’ai ressenti, observé, lu.
Sahel TV:
Extrait : « Ma plume nomade avance sans but précis, animée d’un mobile aussi fragile que tenace : glisser d’une incertitude à une autre. »
Question 3
Votre livre semble davantage habité par le doute que par les certitudes.
L’errance est-elle, pour vous, une manière de liberté ?
Réponse : Le livre est à l’image de son auteur : il n’évolue pas dans des certitudes closes, mais dans un espace d’inquiétude intellectuelle et de contemplation permanente. Il ne propose pas tant des “vérités définitives” qu’il n’ouvre des horizons de questionnement. On peut cependant se demander l’errance ici est-elle une perte, ou bien une démarche à la fois intellectuelle et sensible : l’errance du chercheur, non celle de l’impuissant ; l’errance de celui qui refuse de réduire le monde à des réponses toutes faites. C’est ce que j’espère. Mais c’est à vous, lectrices et lecteurs, de juger.
Sahel TV :
Question 4 :
Vous avez eu un parcours militaire, diplomatique et stratégique, alors que votre écriture est souvent contemplative et introspective.
Comment ces deux univers cohabitent-ils chez vous ?
Réponse : Mon parcours diplomatique était quand même relativement court : attaché de défense pendant deux ans près de l’ambassade de mon pays à Pékin. S’agissant de votre question proprement dite concernant la cohabitation chez-moi de la contemplation et l’introspection, les deux notions ne sont pas antinomiques ; au contraire elles sont complémentaires.
Comme vous le savez :
- La contemplation, c’est une manière de regarder le monde avec attention, lenteur et sensibilité, pour en ressentir la beauté, les mystères ou les émotions cachées.
- L’introspection : une exploration intérieure de soi-même, de ses pensées, de ses souvenirs, de ses émotions ou de ses doutes.
Et dans le contexte de mon recueil, les deux se rejoignent souvent :
- la contemplation regarde le dehors en y projetant le regard intérieur ;
- l’introspection écoute le dedans, où résonne ce qui nous entoure.
Mais comme vous l’avez certainement constaté, les frontières bougent : un nuage, une musique, un paysage ou une œuvre d’art deviennent rapidement des chemins vers une réflexion intérieure.
Sahel TV : à propos de l’art, la musique, et les résonnances.
Extrait : « Je suis fier de mon ignorance ! », écrivez-vous.
Question 5 :
Vous revendiquez une approche très intuitive de l’art.
L’émotion compte-t-elle davantage que le savoir dans votre rapport aux œuvres ?
Réponse : Je découvre un peu tardivement que j’aime l’art, et je découvre surtout que je n’y "pige" pas grand-chose. Et cette ignorance, je découvre aussi que je ne la regrette pas trop. Bien au contraire ! Je m’en réjouis.
Grâce à elle, j’observe toiles et œuvres artistiques avec mes propres yeux, avec mon cœur. Mon regard n’étant pas téléguidé, il fonctionne au "pifomètre", loin des sentiers battus par les experts qui cloisonnent tout selon des théories qu’ils ont apprises dans des écoles d’arts qu’ils ont fréquentées ou qui les ont influencés à distance.
Des théories et des cloisonnements déroutants pour les profanes comme moi. Au lieu de me perdre dans ces "trucs", j'apprécie les œuvres d'art suivant mes propres sensations, suivant mon intuition. Car l’émotion suffit souvent là où la raison s’égare. Cela est particulièrement vrai, s’agissant de mon rapport à l’art.
Sahel TV :
Je vous cite encore :
Extrait : « Le mot, pour elle, n’est pas un outil. C’est un corps. Un souffle. »
Question 6 :
Dans cet extrait, les mots semblent presque vivants.
Pour vous, écrire dépasse-t-il la simple communication ?
Réponse : Je tiens à préciser de qui il s’agit quand vous dites « les mots pour elle », me reprenant. C’est la talentueuse artiste plasticienne française Ysabelle Petrél-Roby. L’un de ses tableaux fait l’illustration du livre.
La réponse à votre question est évidement oui, comme vous le dira n’importe qui. Mais en ce qui me concerne, les mots semblent souvent vivre indépendamment de celui qui écrit : c’est-à-dire qu’ils s’imposent à l’auteur, se bousculant dans sa tête cherchant coûte que coûte une issue de sortie. J’entends ici par « mots » les formes d’expression chez les passionnés quel qu’en soit le domaine : littérature, économie, musique, sport…
Sahel TV:
Extrait : « Le mot est pour moi le plus beau des mystères. », affirmez-vous.
Question 7 :
Avez-vous parfois le sentiment que les textes échappent à leur auteur une fois publiés ?
Réponse : Absolument. Ecrire, c’est laisser voyager ce qui nous traverse sans que l’on maîtrise la destination. Autrement dit : l’écriture, au fond, n’est rien d’autre qu’une lecture partagée, avec soi et entre tous. Je sais pourtant que, dès qu’on lance un objet, c’est lui-même qui trace sa trajectoire. Cet objet – l’écriture, en la présente occurrence – appartient au final aux autres. Pas à l’auteur. Et si, dans mon cas, quelques phrases parviennent à faire sourire, réfléchir ou rêver, alors ce livre aura trouvé sa route.
Sahel TV :
Je vous cite toujours :
Extrait : « Je savais qu’ils n’avaient changé que de maître, pas de nature. »
Question 8 :
Dans plusieurs textes, on sent une réflexion sur le pouvoir, la loyauté et la nature humaine.
La littérature vous permet-elle de dire certaines choses autrement que l’analyse politique ou stratégique ?
Réponse : Oui, bien évidement. Même si l’analyse stratégique ou politique constitue une forme de littérature. Mais au sens esthétique du mot, la littérature ajoute d’autres attraits et d’autres sources nourricières de l’âme. S’en servir dans l’analyse politique ou stratégique, pourquoi pas ? La littérature a cette qualité : elle fonctionne partout.
Sahel TV:
Extrait : « Nous avons mangé, bu, brûlé, consommé au-delà du possible. »
Question 9 :
L’écologie occupe une place importante dans votre recueil.
Pourquoi cette inquiétude environnementale vous semble-t-elle aujourd’hui essentielle ?
Réponse : Effectivement, l’écologie est très présente dans le recueil. J’y parle, sur plus d’une vingtaine de pages, des trois espaces foulés par l’Homme : le terrestre, l’atmosphérique et l’extra-atmosphérique.
Le dérèglement climatique, les pollutions terrestres et atmosphériques, les débris spatiaux, la surconsommation… tout cela m’interpelle profondément.
L’extrait que vous venez de citer fait référence à un SOS que j’avais adressé, avec une certaine ironie, aux extraterrestres, afin qu’ils viennent à notre secours pour faire reculer le « jour du dépassement » : cette date symbolique à partir de laquelle l’humanité a déjà consommé toutes les ressources que la Terre peut régénérer en une année.
Ce repère écologique illustre une réalité inquiétante : depuis plusieurs années, nous consommons, à une vitesse vertigineuse, bien davantage que ce que la planète est capable de nous fournir durablement.
J’ai essayé d’engager, sur le champ écologique, presque toutes les formes d’expression dont je dispose : fiction, réflexion analytique, ironie…
Cela ne m’empêche pas de me poser une question : « colonel vert » … est-ce que je mérite vraiment ce titre honorifique, dans la mesure où mes mots sur les maux semblent encore produire si peu d’échos ?
Je voudrais, par ailleurs, préciser qui est le pilote, personnage principal de la fiction Maintenant, dégagez la zone qui aborde le double défi, environnemental et géopolitique, que constitue l’ensemencement des nuages pour provoquer des pluies artificielles.
Il s’agit d’un clin d’œil au capitaine Sidi Mohamed Ould Heyine — paix à son âme — tombé en 2016 à Gara Fog Gara, sur le champ d’honneur, durant la guerre du Sahara occidental.
À travers lui, je rends hommage à tous les martyrs de nos Forces de Défense et de Sécurité.
Sahel TV :
Question 10 :
Vous consacrez aussi plusieurs textes à l’intelligence artificielle.
L’IA vous inspire-t-elle davantage de fascination ou d’inquiétude ?
Réponse : Les deux : fascination et inquiétude.
J’utilise de plus en plus l’IA, et je ne me limite pas à un seul assistant. Je suis même allé jusqu’à expérimenter les détecteurs d’IA et leurs outils capables de “humaniser” ses productions pour les rapprocher de mon propre style littéraire… autrement dit, tenter de “boukhayiser” l’IA, comme si c’était moi qui avais tout écrit. Et comme auteur, cela m’a profondément choqué : la reproduction de mon style d’écriture est presque parfaite, avec, en plus, une inestimable valeur ajoutée à l’original. Le résultat de ces expériences m’inquiète sérieusement.
Comme toute technologie, l’IA a ses vertus et ses dangers. Mais elle constitue sans doute une arme à double tranchant encore plus redoutable que beaucoup d’autres, parce qu’on sous-estime souvent ses effets.
Ses risques visibles sont désormais connus : cyberharcèlement, contenus toxiques, atteintes à la santé mentale, prédation en ligne, sextorsion, chantage…
Mais le danger le plus silencieux et, donc, le plus grave est certainement ailleurs : l’IA pourrait finir par affaiblir la créativité et l’effort même de réflexion, en se substituant progressivement à certaines fonctions de l’intelligence humaine.
L’IA ne pense ni plus profondément ni mieux que l’homme. Mais parce qu’elle est rapide, disponible et ne doute jamais, le risque est grand de lui déléguer peu à peu l’acte même de penser.
Certes, elle nous fait gagner du temps et de l’énergie. Mais à quel prix ? Le recul de l’esprit critique et inventif pourrait en être la rançon la plus amère.
Donc… prudence. Vraiment prudence.
Sahel TV :
Extrait : « Si ce voyage sans bruit trouve un écho en vous, alors ma plume nomade aura trouvé… un compagnon de route. »
Question 11 :
Après avoir refermé votre livre, qu’aimeriez-vous que le lecteur retienne avant tout ?
Réponse : Ce que vous venez de citer. Je m’explique : J’aimerais que mes souhaits exprimés au début du livre et au début des Souffles soient exaucés. Si vous permettez, j’en reprends certains :
« (…) si, dans mon cas, quelques phrases parviennent à faire sourire, réfléchir ou rêver, alors ce livre aura trouvé sa route. »
« Si ce voyage sans bruit trouve un écho en vous, alors ma plume nomade aura trouvé, quelque part, ce qu’elle cherche : un compagnon de route. ». C’est le passage que vous venez de citer.
« Et si, dans ces observations sans doute incomplètes, vous retrouvez une inquiétude, une intuition, un écho juste, alors la modeste veille de ma plume aura servi à quelque chose. »
Question 12 (dernière question)
Votre plume est-elle encore “en errance”… ou déjà à la recherche d’un nouveau souffle ?
Réponse : Les deux en même temps. Ma plume est en errance en permanence. Son souffle ne s’arrête jamais.
Mais quand et comment s’extériorise-t-il ? Comment répondre ! La question reste en suspens.
Sahel TV: Je vous remercie.
Réponse : Merci à vous.
Propos recueillis par : Diaw Fal
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