
Après avoir achevé la lecture du livre de l’ancien Premier ministre Sidi Mohamed Ould Boubacar consacré à la transition politique de 2005–2007, je reviens à la première impression que j’avais exprimée lors de sa parution : celle d’accueillir favorablement cet ouvrage en raison de son importance documentaire et politique.
Le témoignage d’un ancien Premier ministre ayant exercé ses responsabilités à deux étapes différentes de l’histoire politique mauritanienne constitue, en soi, une clé de lecture précieuse pour comprendre certaines évolutions majeures de notre vie publique et un apport important à la construction de notre mémoire politique nationale.
J’aurais personnellement souhaité — du point de vue de la cohérence chronologique et de la recherche des enseignements du passé — lire davantage l’auteur sur sa première expérience à la Primature, au lendemain du déclenchement du processus démocratique de 1992, avant d’aborder la seconde.
Non seulement parce que cette séquence historique mérite, à mes yeux, un examen approfondi, mais aussi parce qu’elle éclaire une dimension essentielle du parcours de Sidi Mohamed Ould Boubacar : la relation de confiance particulière qui le liait au président Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya.
Premier chef du gouvernement choisi après l’ouverture démocratique, appelé ensuite à exercer d’autres hautes responsabilités politiques et diplomatiques, il comptait manifestement parmi les hommes sur lesquels le chef de l’État estimait pouvoir s’appuyer dans les moments importants. Une telle confiance ne relève jamais du hasard. Elle dit quelque chose d’un parcours, d’une méthode de travail, d’une fidélité institutionnelle et d’une certaine conception du service de l’État.
Le choix méthodologique — ou peut-être politique — retenu par l’auteur n’en demeure pas moins parfaitement respectable.
Je dois dire également que le style du livre ne m’a nullement surpris. On y retrouve la sobriété, la retenue et cette volonté constante de s’élever au-dessus des polémiques et des clivages. L’auteur expose son action avec calme, sans agressivité, sans règlement de comptes et sans recherche de controverse. Cette qualité mérite d’être soulignée, tant les écrits de mémoire politique tombent parfois dans l’excès inverse.
J’ai également été sensible à l’attachement de l’auteur à l’État mauritanien et aux institutions nationales, ainsi qu’à sa reconnaissance envers ce qu’elles ont permis à toute une génération de Mauritaniens issus de milieux modestes — dont il est lui-même — en matière d’éducation, de promotion sociale et d’ascension par le mérite.
J’ai aussi apprécié la manière dont il évoque son environnement familial lié à l’institution militaire, les valeurs de discipline, de rigueur et de sens du devoir acquises dans cet univers, ainsi que le respect des institutions qui semble avoir accompagné son parcours.
Plus généralement, je tiens à exprimer l’estime que je porte à Sidi Mohamed Ould Boubacar comme homme d’État ayant servi la Mauritanie à différents niveaux de responsabilité.
Nos chemins se sont croisés à deux périodes distinctes : d’abord dans la sphère politique, lorsqu’il était secrétaire général du Parti républicain, puis dans les responsabilités d’État, lorsqu’il était ambassadeur à Madrid tandis que j’exerçais les fonctions de consul général aux Îles Canaries.
Je n’ai connu chez lui, comme haut responsable, que le sens de l’État, le sérieux dans le travail, la compétence, la culture et les qualités humaines.
Ces dispositions semblent d’ailleurs avoir trouvé une traduction concrète dans le rôle qu’il a joué pendant la transition.
Il apparaît, à la lecture du livre, que les dirigeants du coup d’État d’août 2005 ont fait le choix d’un homme d’État convaincu que la légitimité politique ne pouvait être acquise qu’à travers des avancées démocratiques incontestables.
De là sont nées plusieurs décisions majeures : un calendrier électoral consensuel dans des délais particulièrement courts, des garanties fortes sur la neutralité du pouvoir de transition, le non-cumul entre exercice du pouvoir transitoire et candidature électorale, ainsi que la consolidation constitutionnelle du principe de l’alternance.
Il faut également reconnaître le rôle joué dans la mise en place — ou la consolidation — d’institutions appelées à servir la transparence politique et administrative : commission électorale indépendante, mécanismes de contrôle, institutions des droits humains, structures de régulation et d’inspection.
Pour autant, le respect que j’ai pour l’auteur ne m’empêche pas de marquer certaines divergences.
Je ne partage pas, notamment, certaines analyses relatives aux causes du changement intervenu en 2005, en particulier lorsqu’il est question des arrestations survenues dans les derniers jours du régime précédent.
Ces événements avaient d’ailleurs suscité des interrogations jusque dans les rangs de la majorité d’alors. D’autres lectures existent. Elles sont connues. Et chaque sujet a son moment.
Je diverge également, plus nettement, sur la valorisation du courant dit des « indépendants ».
Je comprends la logique politique qui a présidé à cette option dans le contexte particulier de la transition.
Mais, avec le recul, il me semble que cette dynamique n’a pas nécessairement produit les effets attendus sur la consolidation démocratique.
L’affaiblissement des structures partisanes héritées de la période antérieure a peut-être contribué à des évolutions politiques contraires à celles recherchées initialement.
Plus encore : l’instrumentalisation ultérieure de ce courant dans les événements ayant conduit à la rupture institutionnelle consécutive au nouveau coup d’État intervenu en 2008.
Cette rupture devrait, à mon avis, nous conduire aujourd’hui à porter un regard plus critique sur cette expérience.
En revanche, il faut reconnaître à l’auteur sa constance dans la défense du principe de neutralité, son refus d’orienter le choix des électeurs vers un candidat déterminé et son opposition à certaines formules qui auraient pu altérer la sincérité du processus — comme le fameux vote blanc.
Au total, son attachement à la démocratie apparaît sincère.
J’ai particulièrement apprécié cette idée rapportée dans le livre, selon laquelle la dictature serait ce régime dans lequel le citoyen n’a nul besoin de veiller tard pour connaître les résultats des élections, tant ceux-ci sont connus d’avance.
Je laisse naturellement aux économistes le soin de débattre du bilan économique présenté dans l’ouvrage.
Le satisfecit exprimé par l’auteur mériterait, selon moi, d’être confronté à une lecture complémentaire ou à une forme d’évaluation indépendante permettant d’apprécier, avec davantage de recul, les résultats revendiqués.
Dans ce registre, un autre élément mérite, me semble-t-il, d’être rappelé pour éclairer le contexte de l’époque : la question des données statistiques inexactes découvertes avant le changement intervenu en août 2005, au moment où l’économiste Zeine Ould Zeidane accédait aux responsabilités à la Banque centrale de Mauritanie.
Les conséquences de cette affaire furent importantes, allant notamment jusqu’au départ des ministres en charge des finances et de l’économie, alors même qu’il semblait établi que l’origine du problème était antérieure à leur prise de fonctions.
Il est également permis de penser que les discussions avec les institutions financières internationales auraient, dans tous les cas, conduit à la recherche de mécanismes de correction et de régularisation relativement proches de ceux qui furent finalement mis en œuvre après 2005.
Ce rappel ne vise ni à minimiser la portée de cette crise, ni à exonérer quiconque de ses responsabilités éventuelles ; il vise simplement à replacer les événements dans leur continuité chronologique et institutionnelle.
Quant au dossier Woodside Energy, il me paraît suffisant de rappeler — avec toute la courtoisie due à l’auteur — que son analyse demeure discutée.
Elle se heurte notamment à la lecture défendue par l’ancien ministre du Pétrole Zeidane Ould Hmeida, mon collègue au sein du gouvernement renversé en 2005, lecture récemment rappelée publiquement par le bâtonnier Ahmed Salem Ould Bouhoubeyni, qui fut l’avocat du ministre concerné.
L’existence même de ces lectures croisées rappelle une vérité simple : l’histoire politique et économique d’un pays ne s’écrit jamais à une seule voix.
S’agissant enfin de la politique étrangère, je ne crois pas que la transition ait marqué une rupture fondamentale.
Une large part de continuité a prévalu.
Il est d’ailleurs connu que l’administration américaine, sous la présidence de George W. Bush, considérait alors le président Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya comme un facteur important de stabilité régionale.
Cette perception éclaire sans doute certaines hésitations initiales face aux événements de 2005, avant que la logique des intérêts et des équilibres stratégiques ne conduise à l’adaptation au nouvel ordre politique.
Ainsi vont souvent les relations internationales.
Enfin, au-delà des accords et des désaccords, une réalité demeure : Sidi Mohamed Ould Boubacar comptait parmi ces hommes auxquels l’État confiait ses responsabilités les plus délicates.
En politique comme dans la vie des États, il existe des responsabilités que l’on exerce, et d’autres que l’on vous confie parce qu’au-delà des compétences existe la confiance.
Ceux qui ont connu certaines séquences de notre histoire nationale comprendront ce que cela signifie.
Abdel Kader Ould Mohamed.
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