
En ce 20 août, qui marque le dixième anniversaire du décès de l’ambassadeur Mohamed Saïd Hamody, le souvenir d’un homme d’exception s’impose avec force. Diplomate respecté, intellectuel engagé et ardent défenseur des droits de l’homme, il a laissé un vide immense dans la vie culturelle et diplomatique de la Mauritanie. Son œuvre et son engagement demeurent un repère pour ceux qui l’ont connu comme pour les générations qui suivent.
À cette occasion, il m’apparaît opportun de republier l’hommage nécrologique que je lui avais consacré, en signe de fidélité à sa mémoire et de reconnaissance à son parcours exemplaire.
Hommage à Mohamed Saïd Hamody
(Cheikh Dah Ould Dahah)
Qui mieux que Cheikh Dah Ould Dahah, de son vrai nom Mohamed Saïd Hamody, pouvait incarner et présenter cette famille au destin singulier ? Une famille patriote, forgée par l’histoire, que rien ne semblait prédestiner à cultiver l’amitié avec la France.
« Mon père, racontait-il, avait vécu le traumatisme de la disparition de son demi-frère, tué par les Français à la bataille de Hofratt Ouadane en 1910. Mon frère, Mohamed El Haiba, fut dirigeant du parti nationaliste anticolonialiste An-Nahda Al-Wataniya Al-Mouritaniya, ce qui lui valut un internement administratif à la veille de l’indépendance. Quant à moi, adolescent, je menais ma guerre à la Don Quichotte contre la France, lors de l’agression tripartite de Suez et durant la guerre d’Algérie. »
Avec sa verve et son humour légendaires, il ajoutait que la famille Hamody, sans doute influencée par l’aphorisme de Sun Tzu — « jamais guerre prolongée ne profita à aucun pays » — avait choisi la paix et la dignité des notables, évitant ainsi à la France « un Poitiers à l’envers ».
Ces paroles, prononcées le 9 décembre 2005 à l’ambassade de France lors de la remise de la médaille de Chevalier de la Légion d’honneur, révèlent la face méconnue de ce militant précoce des causes justes, écrivain de talent, auteur de la Bibliographie générale de la Mauritanie et initiateur du premier colloque international sur le patrimoine culturel mauritanien (Nouakchott, 29 novembre – 1er décembre 1999).
Un esprit libre et médiateur
Je me souviens encore de l’émotion à Atar, quand circula la nouvelle que la jeunesse de 68 montait deux pièces théâtrales écrites par cet esprit libre : l’une consacrée à l’émir résistant Sid’Ahmed Ould Aïda, l’autre à l’esclavage. Rebelle et provocateur, Mohamed Saïd était aussi un homme pacifique, médiateur et conciliateur.
Mon premier attachement à sa production intellectuelle date de la fin des années 1970, lorsqu’il mit sa plume élégante au service d’El Malik Hamam pour transcrire ses élucubrations. Puis, au milieu des années 1990, alors que j’étais en poste à Paris, j’ai eu le privilège de mieux connaître cet aîné, devenu à la fois père et frère. Nous partagions déjà des liens de voisinage, de sang et de lait. À chacun de ses séjours, je l’accueillais, l’installais, puis nous repartions ensemble à la redécouverte de la capitale et de ses alentours.
Avide de culture, curieux insatiable et grand aventurier, il se passionnait pour tout ce qui touchait à la Mauritanie : un livre, une carte postale, un timbre, un poster. Paris s’ouvrait alors à nous : le Quartier Latin, Montmartre, les Invalides, ou encore la maison-musée d’Émile Zola à Médan. Je me rappelle aussi de notre visite au musée d’Art moderne, près du métro d’Iéna, qui inspira son récit publié dans La Tribune sur la statue de la Mauresque.
Un mentor et un frère
Depuis ces rencontres parisiennes, je n’ai jamais quitté ce mentor aux qualités humaines exceptionnelles : humble, généreux, austère mais affable, toujours proche du faible.
Parmi les souvenirs indélébiles, je conserve précieusement le mot qu’il laissa dans le livre d’or de ma modeste bibliothèque :
« Quel plaisir de trouver au 1er arrondissement ce coin de lecture exquis. Mais connaissant mon jeune frère Jemal, sans parler de la passion de sa famille pour l’écrit et les idées, je ne suis pas étonné. Je suis quand même heureux et fier du résultat. »
Nouakchott, 20 juin 2002 / 10 Rabi Ethani 1423 — MSH
La dernière rencontre
Ma dernière entrevue avec lui eut lieu à la veille de son départ pour le Maroc, où il devait subir une consultation médicale. Je le trouvai affaibli, mais empreint d’une sérénité rare et d’un courage nourri par une conviction profonde en son Créateur. Souvent, au cours de nos conversations à bâtons rompus, il répétait qu’il n’avait pas peur du rendez-vous avec la mort, cette échéance inévitable :
« Où que vous soyez, la mort saura vous atteindre, même si vous êtes dans des citadelles fortifiées. »
(Coran, IV, 78 — Les Femmes)
Cheikh Dah s’éteignit le jeudi 20 août 2015 dans un hôpital de Casablanca. La nouvelle consterna le monde de la culture et de la diplomatie. La Mauritanie tout entière, dans toutes ses sensibilités, fut plongée dans le deuil.
Héritage et mémoire
À l’occasion de ce douloureux souvenir, je renouvelle mes condoléances attristées à la Mauritanie, aux chercheurs de tous horizons, ainsi qu’à sa famille qu’il chérissait : Mariem dite Sweidah, l’ascète Mohamed Brahim, Sweivie et Salka.
Préserver la mémoire vivante du père du patrimoine culturel national est un devoir. Une Fondation Mohamed Saïd Ould Hamody pour la conservation du patrimoine et de la diversité culturelle s’impose plus que jamais. Elle trouverait sa légitimité jusque dans notre foi :
« Les écumes se perdent en déchets, tandis que ce qui est utile aux hommes demeure. »
(Coran, XIII — Le Tonnerre)
Qu’il repose en paix au cimetière des Awlad Meije, auprès des figures mythiques qu’il aimait tant. Et que la terre lui soit légère. Amîn.
Ahmed Mahmoud Ould Mohamed Ould Ahmedou dit Jemal
Abuhamdi2@hotmail.com






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