Mauritanie : du conflit identitaire au pacte citoyen ( Réflexion : 2ème partie)

Dans la première étape de cette réflexion, nous avons entendu le cliquetis des chaînes de l’Histoire, serrant encore le poignet du présent. Nous avons observé comment la tribu et la sharīḥa (strates sociales) recyclent, sous de nouveaux habits, d’anciennes hiérarchies et ramènent insidieusement le présent aux marges du passé. La question n’est plus « qui domine qui ? », mais : comment sortir du triangle de la discorde pour bâtir un pacte de complémentarité ? Dans cette optique, la Patrie redevient arbitre et non partie, la tribu se fait ressource solidaire plutôt que substitut de l’État, et la sharīḥa un capital de compétences plutôt qu’un étendard de polarisation.

La norme, ici, est une définition élargie de l’identité nationale : un contrat moral, juridique et sensible liant des individus d’origines plurielles à une patrie commune ; un sentiment d’appartenance incarné par une langue fédératrice, une culture vivante, une histoire partagée, des symboles porteurs et la souveraineté de la loi. Le « nous » s’y élargit jusqu’à contenir toutes les singularités.

Un triangle de la dissonance en déséquilibre

La tribu prospère quand faiblissent la citoyenneté et la balance de la justice. Elle n’annonce pas son pouvoir : elle opère en silence, substituant au mérite des allégeances et des lignages, remplaçant des procédures de justice par la médiation coutumière, et reconduisant les ressources publiques en rentes qui circulent par les canaux de la parenté. C’est un opportunisme discret mais corrosif : le « familier » auquel on ne prête attention qu’une fois infiltré dans les moindres détails. Sa force est pratique : bras actifs dans les lieux où se forgent les décisions (réseaux, clientélisme électoral, intercessions), mais aussi filet de solidarité et savoir-faire local utile à la vie communautaire.

À l’autre bord, la logique segmentaire grimpe lorsque l’individu est défini exclusivement par sa sharīḥa, reléguant les repères communs (Nation, religion, langue, histoire). Cette tendance, désormais préoccupante, en vient à concurrencer l’identité nationale elle-même. Le discours radical dérape de l’équité vers un lexique d’éradication : l’individu se voit réduit à son segment, la représentation de la « victime » est monopolisée, et le passé est trié pour fabriquer des duels moraux tonitruants. Ici, les extrémistes tiennent le mégaphone, tandis que l’État recule dans sa mission de garant de la citoyenneté.

Quant à la Nation, forte de sa légitimité normative, elle paraît en pratique la plus fragile : la tribu tient les articulations, la fragmentation occupe la scène sonore, et la Nation conserve l’argument — qui ne pèse vraiment que s’il devient preuve visible et mesurable. D’où un triangle de dissonance structurellement déséquilibré.

Sur la voie de l’État de droit : acquis et inflexions

Rendre justice au tableau impose de rappeler les avancées réalisées dans notre pays. En 2015, la loi 2015-031 a érigé l’esclavage en « crime contre l’humanité » et institué des juridictions spécialisées, appuyées par des recommandations onusiennes pour leur financement et leur activation. D’autres instances ont suivi, consacrées aux affaires d’esclavage, de traite et de trafic de migrants. Malgré les critiques sur l’application, la dynamique législative et judiciaire progresse.

En 2018, une loi criminalisant la discrimination et le discours de haine a été adoptée, marquant un jalon important dans la politique pénale, même si des voix réclament des garanties procédurales renforcées pour prévenir les abus et assurer la protection effective des victimes.

Sur le terrain de l’inclusion sociale, l’Agence Tā’āzur a lancé des programmes de lutte contre la pauvreté et les séquelles de l’esclavage, tout en soutenant la réinsertion des populations affectées par d’autres crises, notamment climatiques. L’existence de cette institution traduit un passage de la reconnaissance théorique à des politiques effectives.

Dans le domaine de l’éducation et de l’identité civile, l’appel à l’« école républicaine » s’est accompagné d’initiatives nationales et régionales, tel le sommet de Nouakchott consacré à la réforme éducative, ainsi que de projets ciblant les wilayas les plus vulnérables. Enfin, la modernisation du registre civil par l’application Houiyyati a facilité l’accès aux documents officiels et renforcé la confiance dans l’identité numérique : un détail technique en apparence, mais au cœur du pacte social, où la dignité du citoyen se vérifie au guichet virtuel comme au guichet physique.

Le pacte d’intégration : quatre piliers

La question demeure : comment convertir la Nation, de thèse morale, en expérience quotidienne capable d’étouffer le silence de l’opportunisme et le vacarme de la surenchère identitaire ? La réponse réside dans un pacte d’intégration fondé sur quatre piliers :

  1. La balance de la justice : l’égalité n’a de sens que lorsqu’elle est visible dans les faits. Les jugements en matière de discrimination et d’esclavage doivent être publiés et motivés, les nominations reposer sur la compétence, les concours obéir à des critères transparents et vérifiables, et la médiation tribale être canalisée dans le cadre légal, non en substitution. À cela s’ajoute une politique numérique claire, garante de la suppression des contenus de haine selon des critères transparents et assortis d’un droit d’appel, car la haine digitale est un poison qui mine à la fois la société et l’État.
  2. La justice des chances : quand l’eau atteint le village, que la route brise l’isolement et que l’Internet ouvre une fenêtre sur le monde, la propension aux clivages s’affaiblit. Investir dans les régions les plus vulnérables, conditionner les marchés publics à des objectifs d’inclusion et de diversité, encourager des coopératives mixtes réunissant des tribus et des strates variées, rapprocher les services judiciaires et sécuritaires des populations : autant de politiques qui tarissent le carburant de la polarisation.
  3. Un récit national inclusif : l’école doit devenir un véritable laboratoire de citoyenneté. Elle enseigne l’histoire de toutes les composantes sans stigmatisation ni enjolivement, forme les élèves à la gestion responsable des ressources publiques et les habitue à débattre sans se diviser. Hors des salles de classe, arts et festivals tissent la narration plurielle d’un même pays ; sur la chaire religieuse, l’affirmation de l’interdiction de l’ethnocentrisme et de la discrimination élève la justice au-dessus de toutes les parentés.
  4. L’esprit de citoyenneté : c’est le souffle qui anime les trois autres. La citoyenneté n’est pas une carte que l’on exhibe à l’occasion, mais un comportement et une habitude. À l’école, elle prend la forme d’un programme vivant ; à l’université et sur le marché du travail, elle se traduit par des projets communautaires reconnus académiquement ; dans les médias, elle devient un label de contenu responsable ; dans le discours religieux, elle s’intègre à la prédication comme un hymne au rassemblement. Au niveau national, elle s’incarne dans un service civil bref et des actions de volontariat réunissant fils de régions et de strates différentes, assortis de critères méritocratiques pour l’accès aux bourses et aux emplois. Ainsi, la citoyenneté passe du mot au geste, du devoir pesant à l’habitude chérie.

Conclusion

Il ne s’agit pas d’une utopie, mais d’un chemin praticable. La Mauritanie a franchi des étapes notables en matière de lois, d’institutions et d’identité civile. Le défi est désormais d’en faire des réalités vécues. Quand la loi agit, l’opportunisme tribal s’étiole ; quand les opportunités s’élargissent, la surenchère segmentaire reflue ; quand la citoyenneté se pratique, le tissu national se renforce et le « nous » s’élargit à toutes ses couleurs.

Alors la Mauritanie cessera d’être l’État des clivages et des alignements pour devenir pleinement celui des citoyens et de la citoyenneté — transformant enfin l’argument en preuve vécue.

El Boukhary Mohamed Mouemel

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