« Tout simplement, ma plume en errance dans trois souffles » : Une passion ontologique à ciel ouvert

Une vieille et subtile question demeure en suspens : la littérature relève-t-elle avant tout de l’esthétique ou de l’existence ? Est-elle un art du beau, de la forme et du langage, ou bien une manière d’habiter le monde, de questionner la condition humaine et de donner sens à l’expérience vécue ?

Depuis toujours, écrivains et penseurs oscillent entre ces deux dimensions, tantôt célébrant la splendeur du style et la puissance de l’imaginaire, tantôt envisageant la littérature comme un témoignage poignant sur la vie, la souffrance, l’espoir et la quête de soi. Peut-être la véritable littérature naît-elle précisément à la confluence de ces deux exigences : là où la beauté des mots s’avère capable d’exprimer la vérité de l’être humain dans toute sa complexité.

L’errance d’une plume en quête de ce point de rencontre n’est pas un exercice aisé en ces temps mondialisés, troublés par des errements aussi primitifs que sophistiqués, et des mutations aussi profondes qu’éphémères. Face à cette « insoutenable légèreté de l’être » — exposée de manière éclatante par de grands auteurs de notre époque tels que le Franco-Tchèque Milan Kundera, le Sénégalais Sembène Ousmane ou l’Algérien Yasmina Khadra —, la difficulté ne réside pas tant dans l’art de déclencher le déclic du départ, mais plutôt dans la capacité à demeurer indéfiniment en état de partance. Comment habiter le mouvement tout en s’attachant au rivage par des amarres invisibles ? Comment trouver les mots justes pour dire la vérité d’une quête hâtive, presque désespérée, d’un « endroit pour rester » au cœur d’un éternel retour du même ?

Le « marabout-colonel » et la plume nomade

Telles sont les premières réflexions qui me sont passées à l’esprit à l’issue de la lecture de l’introduction et du chapitre initial, intitulé « Premier souffle : Évasions », du recueil de prose et de poésie fraîchement publié par mon ami El Boukhary Mohamed Mouemel. Un auteur que l’on surnomme affectueusement le « Colonel vert », en raison des convictions écologiques majeures qu’il affiche avec ferveur.

De l’introduction, baptisée Avant-goût : aux sources de mes mots, au premier chapitre, Plume nomade, en passant par Au revoir, la Chine…, En quête de la fin du tunnel jusqu’à Chinguitty : mon voyage dans la mémoire ensevelie…, El Boukhary nous guide à travers ses univers intimes. Ancien colonel à la retraite, il incarne la figure singulière du marabout-colonel, pour reprendre la formule de S. E. l’Ambassadeur A. K. M., celle d’un grand orateur et illustre conférencier, familier des grands forums.

Ce livre m’a rappelé certains souvenirs de ma première rencontre avec El Boukhary, il y a plus de quinze ans. Il portait encore son uniforme militaire (kaki). C’était en marge d’un colloque où il avait présenté un exposé remarquable sur le droit de l’espace. Nos rencontres intellectuelles se sont ensuite multipliées, puis il m’a invité à donner des conférences devant ses stagiaires officiers à l’École d’état-major dont il assurait alors la direction générale. Aujourd’hui, avec ce recueil de réflexions, il signe, d’un pas décisif, son entrée solennelle dans le cercle enchanté de la littérature philosophique. Sa belle plume et ses textes en mosaïque saisissent l’esprit par surprise. Ils nous déstabilisent au plus près de notre quotidien, déjouant la routine de l’habitude pour en polir les angles afin d’en redéfinir le sens et la signification.

Une mélancolie historique et un engagement humaniste

Au-delà de la beauté lyrique de ce recueil de prose et de poésie — qui s’apparente parfois au récit ou au reportage —, les textes d’El Boukhary dessinent le profil d’un humaniste profondément engagé dans les causes contemporaines les plus diverses. Rédigées dans un style narratif vibrant, ses chroniques fonctionnent comme des photographies idylliques saisies sur le vif, nous apportant des échos fébriles d’ici et d’ailleurs.

Souvenirs, contes, observations et méditations : l’auteur s’affranchit des frontières génériques entre les genres littéraires. Ses textes s’adaptent et se métamorphosent à vue d’œil ; la circonstance donne l’impulsion, l’effet recherché dicte l’orientation. Et puisque tout acte d’engagement est un lieu de confrontation avec le réel, une subtile mélancolie traverse l’œuvre. Elle résonne silencieusement, notamment dans le texte consacré à Chinguetti, où l’auteur aborde la pénible question du test d’identité socioculturelle :

« De quelle tribu êtes-vous ? » Une question vieille comme le pays, où l’identité tribale continue de précéder celle du citoyen.

L’auteur clôt ce premier souffle sur une note philosophique majeure :

« Le vrai voyage commence par là, dans cette lente traversée de soi, d’une appartenance vers l’autre, vers celle d’une nation, d’un État en devenir. »

Cette mélancolie, plus historique que sentimentale, confère à son écriture une esthétique tout à fait singulière. À mon sens, la fécondité existentielle de ses écrits est intimement liée à sa perception de son espace vital, qui fut d’abord celui de la brousse, du désert, de la nature et des grands espaces. Il le confie sans détour :

« Je retrouve dans la dynamique multiforme de ce paysage des fragments de ma propre enfance. L’école coranique itinérante de ma famille, les longues traversées à dos de chameaux, la poussière du crépuscule, la voix du maître sous la tente. »

De la solitude du kaki à l’ère de l’intelligence artificielle

L’auteur se reconnaît dans l’imaginaire de ces espaces mémoriels et y puise une source intense d’inspiration. Ces paysages qui l’habitent d’esprit sont son refuge intérieur. Ils lui permettent d’échapper à la profonde solitude de l’homme en kaki qui le guette en permanence. Comme il le souligne lui-même :

« Les lieux et les frontières, les gestes et ceux qui les portent ne sont souvent que des métaphores. La jungle, la steppe, la Chine, Chinguitty, les ciels lourds de pluie, la conquête spatiale… n’ont de sens que parce qu’ils déplacent quelque chose en celui qui les traverse… »

Dans le second souffle du recueil, la plume se déleste de son habit de nomade pour révéler une autre facette de sa nature. Elle se fait plume de veille, culturellement engagée, écologiquement inquiète et politiquement orientée vers la paix. Pour lever toute ambiguïté, l’écrivain précise :

« Veiller ici, c’est refuser l’indifférence, c’est refuser de se taire. »

El Boukhary, chroniqueur mais aussi poète, se fait ici le témoin capital de sa propre mémoire du désert.

Lorsqu’il décrit et condamne la double crise du sens et de l’éthique, sa mélancolie esquisse les contours d’une véritable anthropologie philosophique. Il y dénonce les dérives d’une quantification globale du réel, aujourd’hui exacerbée par l’intelligence artificielle :

« La quantification tous azimuts tend à fragmenter l’expérience humaine… et à dissoudre le sens dans la performance mesurable. Lorsque le mesurage devient l’unique horizon de décision, les dimensions humaines, morales et philosophiques s’effacent. Et le monde devient, paradoxalement, moins intelligible… »

L’instant magique et le sens de l’infini

Du récit de l’auteur jaillit un flot continu de conflits, de rêves et de lassitudes. Tout en laissant derrière lui, au fil des étapes, des parcelles de son existence fragmentée, il garde l’espoir de les retrouver intactes. C’est comme si la littérature n’avait plus pour vocation d’entrouvrir les portes d’horizons lointains, mais plutôt de maintenir un contact intime avec la réalité immédiate. El Boukhary excelle à capter l’intensité des faits tangibles, bousculant leur inertie pour en percer les secrets enfouis. Par cette ontologie mondialisée de l’Homme et de son environnement de proximité, il fait éclater l’existence à son heure de pointe. Pour rompre la routine, il sonde sa mémoire à la recherche de l’instant magique et de la joie perdue.

Plus loin, dans le troisième chapitre (Souffle 3), l’auteur célèbre la paix avant d’embrasser la cause écologique. Il s’abandonne alors à un élan de souvenirs d’enfant du désert, resté sous le charme du talent oratoire exceptionnel de sa propre nourrice et « nounou » bénévole, Khoueïraرحمة الله عليها وعلى والدينا.

À la fin du recueil, El Boukhary revient à ses méditations initiales, convoquant, au fil des pages, ses nombreuses lectures. Il évoque ses émotions diffuses face à cette nostalgie de l’infini qui, malgré tout, continue de lui insuffler de l’espoir. C’est là, sans doute, la clé de voûte de cette mélancolie lyrique qui irrigue son œuvre. L’auteur s’y impose comme un témoin résistant, fasciné par la beauté irrévocable du monde, mais profondément lucide face à l’absurdité rigide des hommes, face aux tragédies et aux menaces de catastrophes imminentes. C’est une situation complexe qui résume le plus grand défi auquel est confronté l’écrivain contemporain : comment laisser une empreinte durable et trouver des lecteurs qui lui ressemblent dans un monde saturé de bruit et de distractions ?

De cette triple sensation de révolte amère et de fascination naît une mélancolie existentielle qui traverse l’ensemble du recueil, élevant ses pages au rang d’une littérature philosophique, à la fois profondément créatrice et généreuse.

Mohamed Saleck Ould Brahim
Nouakchott, le 6 juin 2026
msaleck02@yahoo.fr

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