SOS ! L'hémorragie silencieuse de la biodiversité en Mauritanie : quelles voies de salut ?

Il y a quelques heures notre pays célébrait la ‘’journée nationale de l’arbre’’. Une activité que nous devons faire perdurer sans relâche, pratiquement et intellectuellement. Dans cet esprit, je relance le présent SOS. Un cri d’angoisse écologique qui m’habite depuis pas mal de temps et que j’essaie de faire entendre.

 

Depuis le milieu du siècle dernier, la Mauritanie a perdu une part considérable de sa richesse végétale et de sa faune sauvage. Cependant, les données précises sur les espèces disparues font cruellement défaut. Elles sont absentes aussi bien des archives nationales officielles que des bases de données des organismes internationaux spécialisés, comme l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui signale un grave déficit d’informations environnementales, notamment sur les espèces végétales. Concernant la faune, bien que différentes sources rapportent l’extinction de plusieurs espèces (éléphants, lions, oryx, autruches, etc.), les données fiables restent rares.

Cependant les sources, rares soient-elles, convergent et rejoignent le vécu et le ressenti en Mauritanie de toute personne ayant une sensibilité écologique : la biodiversité est en danger.

Sécheresses récurrentes, désertification, hausse des températures, chasse et pêche excessives, perte des habitats, surpâturage, urbanisation croissante et pollution multiforme (terrestre, atmosphérique et marine) … font que la conjugaison de tous ces facteurs exerce une pression massive sur la faune et la flore, au point de rendre l’avenir sombre. Malgré cela, l’espoir demeure, même si les raisons d’y croire peinent à percer.

Nous sommes très impliqués malgré nous.

La problématique des menaces et risques pesant sur la faune et le patrimoine végétal constitue aujourd’hui un défi mondial, en tête des priorités des États et des organisations internationales, mobilisant de nombreux organismes spécialisés. En Mauritanie, nous ne sommes donc pas seuls face à ce problème, qui dépasse nos capacités propres, bien que nous y jouions un rôle, bénéfique ou nuisible, selon notre manière d’agir.

Nous contribuons effectivement, à des degrés élevés aux facteurs nuisibles pour l’environnement, cités plus hauts, à l’exception de notre part dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES), qui ne représente que 0,015 % du total. Notre vulnérabilité climatique est pourtant parmi les plus grandes au monde : nous bouclons la liste des 14 pays les plus exposés aux dommages et contraintes liés au dérèglement climatique[i].

Les GES, d’origine anthropique, sont la cause principale du dérèglement climatique tel qu’on l’observe aujourd’hui et des dommages qui en résultent pour l’humanité. Y faire face repose sur deux piliers : l’atténuation et l’adaptation.

Par rapport à ces deux volets, la Mauritanie exprime fréquemment sa vision qui vise à réduire ses propres émissions de GES et qui met surtout l’accent sur les voies et moyens de prévention et de résilience pour limiter les impacts nocifs du changement climatique, malgré la faible contribution du pays à ses causes[ii]. Cependant, le phénomène étant transfrontalier, tout changement dans son rythme nous touche inévitablement plus ou moins fortement selon son ampleur et ses trajectoires que les instances et organismes spécialisés essayent d’anticiper.

Arrêt sur deux scénarios …

Dans le cadre des réponses possibles à notre très grande vulnérabilité climatique, et dans le but de faire acquérir et de diffuser la culture et la connaissance écologiques, deux types de scénarios nous semblent utiles à souligner : le RCP[iii] (Trajectoires de Concentration Représentatives) et le SSP[iv] (Trajectoires socio-économiques partagées).

 Ils sont mis au point par le GIEC[v] (groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat) en collaboration avec des consortiums scientifiques. Élaborés sur des bases différentes¸ ils se différencient et se complètent dans la mesure où ils sont utilisés dans les modèles climatiques et servent aux chercheurs et décideurs pour planifier les politiques climatiques et de développement durable.

Cependant, nous les traiterons successivement en deux temps en commençant par le RCP dans le présent papier.

Les RCP sont des modélisations prospectives de l’évolution du climat. Elles guident la recherche scientifique, les recommandations et les politiques visant à réduire les émissions de GES et à s’adapter aux changements climatiques. Les RCP comptent quatre scénarios principaux, de niveaux d’ambition et de faisabilité variés : RCP 8.5, RCP 6.0, RCP 4.5 et RCP 2.6. Nous nous concentrerons principalement sur deux d’entre eux : RCP 6.0 et RCP 2.6 en soulignant les niveaux de leur intérêt respectifs en fonction des besoins spécifiques de la Mauritanie.

Scénario RCP 6.0

Ce scénario n’est pas le pire des quatre, mais il reste alarmant. Les émissions continuent d’augmenter, entraînant une hausse de la température mondiale d’environ 3 à 3,7 °C d’ici 2100, selon les sources. Pour la Mauritanie, cela se traduirait par des périodes de sécheresse prolongées, des températures extrêmes, une accélération de l’avancée du désert vers le sud et l’est, ainsi qu’un effondrement des zones pastorales. Ces phénomènes auraient des conséquences dramatiques sur la biodiversité, affectant gravement les communautés pastorales et agricoles dépendantes des écosystèmes pour leur subsistance. Selon certaines sources, ce scénario pourrait entraîner une perte de plus de 50 % de la diversité animale dans une grande partie du pays, en raison de plusieurs facteurs dont :

  • La perte des habitats naturels pour la plupart des mammifères et reptiles.
  • Une forte diminution de la diversité des insectes pollinisateurs, affectant les oiseaux et les petits carnivores.
  • Une extinction probable des espèces endémiques ou rares incapables de migrer vers des zones plus humides.

Scénario RCP 2.6

Ce scénario optimiste prévoit une réduction significative des émissions de (GES), limitant l’augmentation de la température mondiale à environ 1,5 à 2 °C d’ici 2100. En Mauritanie, cela pourrait entraîner :

  •  Des précipitations plus fréquentes ou mieux réparties, notamment dans le sud-ouest (bassin du fleuve Sénégal, Trarza, Brakna).
  •  Une restauration partielle notable des savanes et des zones humides, permettant le retour de certains habitats naturels.
  •  La réhabilitation des écosystèmes aquatiques (fleuve Sénégal, delta des Diawling), revitalisant la faune associée à ces écosystèmes : poissons, amphibiens, oiseaux migrateurs.
  •  Une augmentation de la productivité végétale, renforçant la chaîne alimentaire : plus d’insectes et de rongeurs, accompagnés de plus de prédateurs assurant de la sorte un équilibre de l’écosystème naturel.

Dans ce scénario, les impacts positifs pourraient se traduire par une augmentation de plus de 30 % de la diversité animale dans certaines régions. En plus des autres résultats positifs que l’on en attend, cela devrait susciter de bons espoirs parmi les populations locales et les citoyens en général. Cependant, la réalisation de ces prévisions dépend de facteurs hors de notre contrôle. Comme le montrent les analyses, les résultats positifs envisagés ne pourront être atteints que par une réduction significative des émissions de GES équivalente aux attentes de l’Accord de Paris de 2015 (1,5 à 2 °C). Or, les données disponibles sur les politiques actuelles n’indiquent pas que l’humanité soit sur la bonne voie pour y parvenir

La Mauritanie n’a malheureusement pas une force d’influence suffisante pour corriger cette trajectoire, comme aucun pays n’a une telle capacité. Ce qui pourrait limiter les espoirs fondés sur ce scénario. Nous devons cependant nous y accrocher fortement en faisant tout pour maximiser les bénéfices attendus, aussi improbables soient-il.

 Pour ce faire, les pistes suivantes sont à explorer.

Recommandations :

  1. Entreprendre une politique étrangère dynamique aux niveaux régional et international
    • Activer et utiliser efficacement les outils de la d diplomatie climatique
    • Contribuer à la mise en place d’une justice climatique internationale qui aura pour boussole ‘’pollueur payeur’’ comme principe fondateur de son action.
    • Mettre au point des stratégies d’accès aux financements internationaux : Fonds vert pour le climat (GCF), Fonds pour l’environnement mondial (GEF), Banque mondiale, initiatives JET-P
  2. Mettre l’effort sur le développement de l’écocitoyenneté
    • Diffusion d'une culture et de connaissances fondatrices de comportements amis de l’écologie : soucieux de l’environnement, vigilants et productifs
    • Sensibilisation des communautés locales sur les questions écologiques tout en les impliquant dans des projets de développement durable, résilients et respectueux de l’environnement.
    • Encourager et soutenir l’agroécologie et l’écotourisme
  3. Renforcement des capacités d’adaptation et de résilience :
    • Mettre l’effort sur la gestion durable des infrastructures hydriques (barrages, irrigation efficiente : goutte-à-goutte).
    • Exploiter davantage les énergies renouvelables (solaire, éoliens…) pour réduire la dépendance fossile et attirer les investissements.
    • Mener des campagnes -et y impliquer la populations- de reboisement, de forestation et de lutte contre la désertification : projets de plantation d’arbres avec des espèces locales résistantes à la sécheresse, comme l’acacia, en complément du projet de la « Grande Muraille Verte ».
  4. Produire et exploiter correctement des bases de données à jour sur la biodiversité :
    • Créer un environnement propice, humain, matériel et institutionnel, pour la gestion correcte des données relatives à la biodiversité.
    • Acquérir et actualiser en permanence les données en utilisant les technologies moderne : télédétection par satellite, drones, colliers GPS pour suivre les population et/ou individus d’animaux (oiseaux migrateurs, espèces menacées…) .
    • Établir des partenariats scientifiques avec les organismes ou institutions spécialisés dans les études et la protection de la biodiversité (universités, organisations internationales, fondations…)  

    • Élargir les compétences de l’ONEL (observatoire national de l’environnement et du littoral) en y incluant de façon claire et explicite la faune sauvage et la flore, sinon créer un observatoire national dédié à la biodiversité nationale qui prendra ces aspects en compte.

Conclusion:

Ces suggestions et l’ensemble des réflexions et analyses développés précédemment, qui les appuient, s’attachent à fournir des éléments d’informations susceptibles de contribuer au traitement d’un grand double défi national :  l’érosion dramatique de la biodiversité dans le pays et la pauvreté criante de données à ce sujet.

Il ne s’agit pas de propositions de solutions vérifiées et prouvées, mais plutôt d’un cri d’alarme. Espérons qu’il tombera dans de bonnes oreilles, sachant qu’il n'est pas l’unique message émis dans ce sens. Les autorités nationales en charge du domaine font déjà beaucoup et pas mal d’acteurs non gouvernementaux s’y investissent également. Mais le chemin est long, tortueux et semé d’embûches. Il est cependant la seule voie qui vaille et nous interpelle tous : armons-nous d’écocitoyenneté et empruntons-le, chacun à son rythme.

Colonel (e/r) El boukhary Mohamed Mouemel

 

[ii]  Voir notamment : la Contribution Déterminée Nationale actualisée (CDN2021-2023) ‘’ ainsi que le ‘’Rapport de la 4ème communication nationale sur le changement climatique".

[ii]  En anglais IPCC (Intergovernmental Panel on Climate Change)

[iii] Representative Concentration Pathways

[iv] Shared Socioeconomic Pathways, constitué de cinq scénarios : SSP1, SSP2, SSP3, SSP4 et SSP5

  V. En anglais : IPCC (Intergovernmental Panel on Climate Change).

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