Quand il faudra beaucoup plus d'une planète à nos enfants et petits enfants...

Dans les termes de référence de notre panel[i], le problème est posé sous l’angle de la gouvernance :

  « Comment faire de la gouvernance un point d’entrée pour la prise en charge des risques sécuritaires et ceux liés au climat ? (…) comment mettre en place un nouveau projet de société (…) ? ».

Je n’ai pas la prétention de répondre à la question. Néanmoins, quelques éléments de réflexion me semblent utiles à partager avec vous. Ils ne seront pas totalement nouveaux pour ceux avec qui j’ai eu la chance d’échanger auparavant, notamment dans le cadre des activités de FES. Ils portent sur : la gouvernance politique, la gouvernance sécuritaire et la gouvernance environnementale. 

Gouvernance politique : démocratie ou Westernocratie ?

Dans les panels précédents, il a été largement question de l’instabilité politique et des coups d’état en Afrique de l’Ouest. Je partage ce constat qui sous-tend, à mon sens, une question pendante : Quel type de démocratie pour nous : démocratie ou westernocratie ? Si « démocratie » veut dire étymologiquement pouvoir du peuple, en grec (dêmoskratein), aujourd’hui, aux yeux de beaucoup de gens, elle illustre et consacre les valeurs morales et politiques de l’Occident. Donc, le pouvoir de l’Occident. Autrement dit : « westernocratie », (de western et kratein).

Vue sous cet angle, la transplanter ailleurs se heurte à des rejets, comme tout corps étranger. En Afrique Occidentale, des concepts comme : droits des LGBT, IVG… passent parfois mal ! Heurtant et choquant les mentalités et aristocraties traditionnelles.

Des concepts moins controversés sur les plans éthique et religieux  s’appliquent difficilement aussi. Les élections en fournissent l’illustration. Leur conduite et leurs résultats sont quasiment toujours contestés en Afrique par l’une ou plusieurs des parties en compétition. Un phénomène que l’on retrouve de plus en plus en Occident et sous des formes violentes très graves.

Rappelons-nous l’occupation du Capitole en janvier 2021 par les partisans de Ronald Trump et les graves incidents commis par les soutiens de Jair Bolsonaro fin octobre et début novembre 2022 avec la complicité plus ou moins avérée d’une partie de l’armée brésilienne. En plus de ces réactions antidémocratiques, leurs visions climato-sceptiques ne poussent pas à l’enthousiasme quant à leurs politiques en matière de lutte contre le dérèglement climatique et en matière de protection de l’environnement : Trump s’est retiré de la Cop 21Bolsonaro a mené une politique systématique de déforestation, et les deux hommes relancèrent l’exploitation de l’énergie fossile. Comme quoi le nexus démocratie et changement climatique se vérifie à travers leurs actions négatives dans les deux domaines.

S’agit-il de cas isolés et passagers ou plutôt d’événements graves qui interrogent profondément quant à la viabilité de la démocratie occidentale ? Le système s’essoufflerait-t-il ?

On est tenté de le penser en remarquant que les deux présidents vaincus continuent de jouir d’une grande popularité au sein de leurs opinions publiques, malgré leurs rôles dans les mouvements violents qui refusent les résultats des urnes. Et que ce sont les idées et mouvements extrémistes qui progressent dangereusement, notamment dans le monde dit « libre ». Quelles leçons doit-on en tirer en Afrique Occidentale et dans le Continent noir en général ? 

Quelles que soient les réponses trois axes de réflexion nous semblent intéressants à privilégier :

  • l’implication pleine et active des femmes et jeunes filles- (elles font plus de 50% de la population).
  • la prise en compte des systèmes de gouvernance traditionnelle (chefferies, notables, religieux…), sans toutefois les idéaliser.
  • le rajeunissement de la classe politique (plus de 64% de la population de l’Afrique de l’Ouest ont moins de 24 ans).

Gouvernance sécuritaire : quelle vision stratégique ?

Dans des contextes marqués par les déficits en matière de gouvernance politique et par une recomposition du paysage géopolitique mondial, quel système de défense et de sécurité pour l’Afrique de l’Ouest et quelle place pour les militaires ? Constituent-ils une voie de salut, comme eux-mêmes prétendent quand ils destituent les régimes en place, avec la complicité d’une bonne frange des politiciens locaux et parfois étrangers ? Certainement pas.

De tels comportements relèvent plutôt d’un déficit de culture républicaine et de mal gouvernance. Il faut, en effet, maintenir les Forces de défense et de sécurité (FDS) à leur place : en dehors des tractations et manouvres politiques. Le système politique doit prendre suffisamment en compte cet impératif, en assurant sa propre autonomie quant à ses capacités de se reformer par lui-même, coupant ainsi la route aux coups d’états militaires, aux coups d’états constitutionnels et aux coups d’états de la rue.

Si pendant plusieurs décennies, l’instabilité et les coups d’états militaires en Afrique étaient imputables pour une large part à des puissances étrangères, aujourd’hui force est de constater que nos putschistes, militaires comme civils, sont autonomes. Le recul de l’hégémonie occidentale, la multipolarité du système mondial et la recomposition des équilibres géopolitiques sur la scène internationale offrent une variété de choix de plus en plus larges en termes de coopération et d’alliances militaires. Les pays de l’Afrique Occidentale doivent saisir l’occasion et diversifier leurs partenaires dans les domaines de la défense, de la sécurité et de la protection de l’environnement.  Cela est d’autant plus vrai que la guerre entre la Russie et l’Ukraine semble conduire les puissances et pays occidentaux à revoir leurs échelles de priorités géopolitiques. Si l’Allemagne continue à coopérer pleinement avec l’Afrique Occidentale, comme en témoignent notre rencontre et les propos de l’ambassadeur Sönke SIMON hier, la politique africaine des Etats-Unis affiche des ambitions de plus en plus modestes. Par exemple : sur l’échelle des priorités géopolitiques du Département d’Etat, le Sahel serait passé du premier rang à la sixième place, la menace terroriste dans la région cédant la place aux risques de guerre conventionnelles de haute intensité et à une rivalité ouverte avec la Chine en plus de la guerre contre la Russie. Il en résulte une nouvelle impulsion donnée à la course à l’armement. Une course mondiale qui implique l’ensemble des pays industrialisés et émergents, en Amérique, en Europe, en Asie. Elle aura naturellement ses répercussions sur le reste du monde, y compris en Afrique et suscite bien des questions :

Quelles sont ses conséquences sur le changement climatique et la protection de l’environnement ? Quels seront ses impacts sur les politiques de défense et de sécurité en Afrique Occidentale ? Assisterons-nous à une course aux armements entre les pays de la sous-région ?

Une probabilité qui n’est pas du tout à exclure. Ne serait-ce que par mimétisme : il faut bien suivre la mode !

 Ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose, si toutefois le grand effort militaire envisagé par nos Etats réponde à quelques conditions :

  • respecter un équilibre adéquat entre les différents secteurs et domaines d’investissement : défense, santé, éducation, culture, environnement… 
  • mettre l’accent sur la professionnalisation des FDS. Une professionnalisation qui passe par éviter autant que possible la création et l’engagement de milices armées quel qu’en soit le titre ou le statut : volontaires, supplétifs, sociétés militaires privées…
  • investir suffisamment dans la formation : formation professionnelle et technique mais, aussi et surtout la formation morale en faisant du droit humanitaire et droit des conflits armés (DCA) un élément structurant et omniprésent à tous les niveaux de l’action militaire : dans les stages, dans les doctrines et cadres d’ordres, dans les opérations et manœuvres…
  • Favoriser l’intégration du genre au sein des acteurs des politiques de défense et de sécurité tout en évitant son instrumentalisation politique. Alors que les femmes font plus de la moitié de la population africaine, le taux de féminisation dans les FDS du G5 Sahel, par exemple, est aux alentours de 03 à 05%.   

Gouvernance environnementale : la tendance catastrophique est-elle réversible ?

Malgré la prise de conscience mondiale grandissante des impacts dangereux du changement climatique, le sujet continue de susciter les controverses, entre décideurs politiques et entre spécialistes.

La question d’un lien de causalité entre le dérèglement climatique et les conflits divise. Une question revient fréquemment : le changement climatique constitue-t-il une menace ou plutôt un risque ?

 Pour le ‘’Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale’’ française, édition 2013, « par menace, on entend toutes les situations où la France doit être en mesure de faire face à la possibilité d’une intention hostile.»

 Nicolas Rigaud, chercheur à l’IRSEM et coauteur avec 23 autres experts d’un livre consacré aux enjeux stratégiques du changement climatique[ii], explique comment cette définition écarte le changement climatique de la catégorie des menaces : « celui-ci n’ayant aucune intention hostile malgré ses conséquences catastrophiques », écrit-il.

Cette nuance, évoquée par les Français, n’est pas partagée par tout le monde.

Barack OBAMA, alors président de la première Puissance mondiale –deuxième pays le plus gros émetteur de gaz à effet de serre (GES)-, lançait l’alerte en mai 2015, affirmant que le changement climatique constitue à la fois une menace et un risque pour la sécurité :

« Le changement climatique représente une menace grave à la sécurité mondiale, un risque immédiat pour notre sécurité nationale. »

Pour sa part, l’OTAN, dans son plan d’action, évoque la menace que présente le changement climatique et reprend les objectifs généraux que se fixent les Etats membres :

« En tant que parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques et signataires de l’accord de Paris, les Alliés ont pris acte de la nécessité de trouver une réponse efficace et progressive à la menace pressante que constitue le changement climatique, et ont souscrit à l'objectif qui consiste à limiter la hausse des températures à 2°C, et de préférence à 1,5°C, par rapport aux niveaux préindustriels».

Le Secrétaire général de l’ONUAntonio GUETERRES, lui, s’efforce d’être mesuré. Mais quand il présente l’avant dernier rapport du GIEC (Groupe d’experts sur l’évolution du climat), la gravité du ton trahit sa prudence et tire la sonnette d’alarme :

« Ce rapport montre que le dérèglement climatique, causé par les activités humaines, (…) constitue une alerte rouge pour l’humanité ».

Dans les faits, qualifier le rapport entre changement climatique et sécurité de « menace » ou de « risque » n’est pas vraiment pertinent. La réflexion et les efforts doivent tendre vers une direction efficiente : contribuer à lutter efficacement contre le changement climatique et ses conséquences dramatiques.

Arrêtons-nous sur trois indicateurs : le défi de l’eau, l’empreinte écologique et l’empreinte carbone.

Le défi de l’eau, l’une des premières sources de conflits

Les ressources en eau se raréfient à cause du réchauffement climatique et des périodes de sécheresses et de chaleurs toujours plus fortes,  plus fréquentes et plus longues ; et à cause de la demande qui explose du fait de l’explosion démographique et de la multiplication des besoins. Les courbes de l’évolution de certains cours d’eau, fleuve Sénégal et fleuve Gambie, sont édifiantes à ce sujet :

Il s’agit d’un défi géopolitique majeur qui multiplie déjà gravement les conflits intra et interétatiques dans plusieurs régions du monde. C’est le cas notamment en Afrique (la crise du Nil), au Moyen-Orient, en Asie du Sud et dans d’autres régions du monde. Les conflits et malentendus n’épargnent pas le ciel : les nuages suscitent les convoitises dans les zones où l’on provoque des pluies artificielles, l’emploi et la maitrise de cette technique devenant un enjeu géopolitique et source potentielle de tensions.  

L’empreinte écologique

  Appelée aussi ‘’empreinte environnementale ‘’, elle correspond à la consommation annuelle des Hommes en ressources écologiques. On la mesure à la date à partir de laquelle, chaque année, nous avons consommé toutes les ressources que la Terre peut renouveler en un an. Cette date appelée ‘’jour du dépassement’’ symbolise la pression exercée par l’humanité sur la planète.

 

Le graphique montre que pour subvenir durablement à ses besoins l’Homme a besoin d’une planète Terre et trois quarts de planète.  Et au rythme de l’évolution actuelle du changement climatique, même une planète et trois quarts ne suffiront pas pour les générations à venir.

Et la tendance semble difficilement réversible. Les quelques rares courtes périodes de ralentissement du réchauffement du climat s’expliquent par des crises mondiales : crise financière en 2008, dislocation de l’union soviétique et la crise sanitaire de COVID 19

Seulement, toute crise n’est pas forcément synonyme d’inversion de la courbe du réchauffement climatique ou du de recul du jour du dépassement passement, ce dernier ayant avancé cette année de trois mois par rapport à 2022, comme illustré dans une infographie précédente.

Cette aggravation est-elle liée à la guerre en Ukraine et ses conséquences ? Certainement.

En effet, la guerre, la forme la plus grave de l'insécurité et la plus complexe, de par l'étendue  de ses conéquences, ne peut qu'impacter négativement le changement climatique.

L'empreinte carbone

C’est la quantité de CO2 émise par une personne, un pays ou autres. Elle compte pour 55% de l'empreinte écologique. C’est dire combien la responsabilité de l’Homme est grande dans la détérioration de l’environnement. Elle est cependant variable selon les pays et les régions : 04% pour le continent africain, et 1,6%/habitant en Afrique subsaharienne en ce qui concerne l’empreinte écologique, alors que le Continent noir compte parmi les régions les plus affectées par le changement climatique.

Recommandations

  • Faire du « droit à un environnement sain » un droit constitutionnel en l’inscrivant clairement dans la loi fondamentale de chaque pays ;
  • Inscrire explicitement le droit à un environnement sain dans la charte africaine des droits de l’homme,
  • Instaurer un pass-écolo, à l’instar du pass- sanitaire, en amont, pendant et en aval de tout projet de développent et rendre publiques les dispositions prises, dont les études d’impacts environnementaux (projet gazier sénégalo-mauritanien : les contrats et études d’impacts, où les trouver ?).
  • Mettre fin aux activités anarchiques d’orpaillage : (Chami en Mauritanie, forêt guinéenne…)
  • Instituer le ‘’crime (et /ou) délit environnemental’’, selon la gravité du fait, dans le code pénal de chaque pays.
  • Œuvrer pour   la création d’une juridiction internationale dédiée à la protection de l’environnement et la doter des moyens et outils juridiques adéquats.
  • Impliquer davantage les femmes et les jeunes dans la lutte contre le dérèglement climatique. En Afrique, elles sont en première ligne dans ce combat, non seulement comme victimes, mais elles sont également résilientes, et jouent des rôles irremplaçables dans les solutions de paix et solutions environnementales. D’abord dans la vie quotidienne elles s’activent et apportent des solutions inestimables en matière d’adaptation au changement climatique. En outre, les mouvements écologiques en Afrique sont largement féminisés. Le sommet de Charm el- Cheikh en EgypteCOP27, a révélé que le leadership des femmes et jeunes filles africaines dans cette dynamique est sans égal comparativement aux autres domaines et n’a rien à envier aux autres ‘’écolo’’ du monde. Une citoyenneté féminine verte que l’on doit institutionnliser.

Conclusion.

  Si la conduite de la gouvernance politique incombe aux forces politiques et celles de la sécurité reste essentiellement du ressort des FDS, la gouvernance environnementale, elle, est affaire de tous. Elle implique tous les acteurs, civils comme militaires. Car il s’agit d’un champ d’opérations par essence dual, requérant des approches holistiques. Ses défis, multiformes et omniprésents, tracent des courbes de risques qui pèsent de plus en plus gravement sur le sort de l’humanité. Les rapports des experts sont alarmants, le GIEC et l’ONU en tête. Seront-ils suffisamment écoutés afin que l’on puisse sauver notre planète ?

En tout cas nous n’avons pas d’autre choix, si nous ne voulions pas que nos enfants, nos petits enfants et les générations à venir payent trop cher nos laxismes et retards en matière de protection de l’environnement et de lutte contre le changement climatique. Ne les sacrifions pas pendant qu’il est encore temps. Faisons plutôt fonctionner pleinement la solidarité transgénérationnelle, comme l’a très bien expliquée le Pr Tapsirou Bocar BA.

Je vous remercie.

Colonel (e/r) El Boukhary Moahem

 

[i]      Il s’agit de la contribution de l’auteur à la 4ème édition de la conférence annuelle West Africa Dialogue qu’organise la fondation allemande FES-PSCAS (Frederich Ebert Stugting et le Bureau Paix et Sécurité Centre de Compétence Afrique subsaharienne). L’objectif de cette édition est de faire un plaidoyer pour des approches inclusives et holistiques sur les liens des thématiques de la démocratie, la sécurité et le changement climatique en Afrique de l’Ouest. 

[ii] « La guerre chaude, enjeux stratégique du changement climatique », Edit : SciencesPo Les presses, page : 23

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