Pour deux piliers de la politique environnementale en Mauritanie : culture de l’écocitoyenneté et valorisation du ministère

Elle s’emploie à faire bouger les lignes. Et elle a raison : briser l’inertie qui règne dans la politique environnementale de notre pays – pour ne pas dire « l’éco je-m’en-foutisme» - exige d’affronter des obstacles et des contraintes ardues, à commencer par ce que nous enseigne l’adage mauritanien  bien connu :  « une seule main ne peut applaudir. » La solidarité gouvernementale est donc ici plus nécessaire que dans tout autre domaine.

La réunion avec la ministre, une impulsion à la force de proposition…

Oui, l’efficacité du secteur « Environnement et Développement Durable » requiert une synergie active des efforts gouvernementaux. Mais la question ne se limite ni à la cohésion des plus hauts niveaux de la direction politique du pays, ni à la coopération des différentes administrations publiques : outre l’harmonisation de tous ces niveaux et acteurs, il faut d’abord et avant tout activer et développer l’esprit de citoyenneté écologique (écocitoyenneté).

Dès les premiers moments de nos échanges, j'ai eu l'impression que mon interlocutrice, son Excellence la MinistreMme Massouda Baham Mohamed Laghdaf, se sentait bien à l’aise quand j’insistais sur ce concept. J’ai apprécié au passage son sens d’écoute active tout en me disant : « Sans doute est-elle fière qu’un citoyen amateur et passionné, malgré son âge avancé, s’intéresse vivement à ce qui lui tient à cœur sur ce point précis. » Une boutade furtive qui m’effleura rapidement l’esprit.

J’ai compris que, sur cette question, la Ministre et moi étions sur la même longueur d’onde : nous convergeons sur la manière de concrétiser ce concept à travers le développement de comportements multiformes qui  font qu’un individu adopte une conduite écologique personnelle fondée, d’un côté, sur le respect et la valorisation de son environnement et de ses ressources naturelles, et, de l’autre, sur un accès permanent à l’information écologique, sa diffusion et son enrichissement de façon à contribuer à créer une force de propositions citoyenne susceptible d'apporter une valeur écologique ajoutée.

Dans cet esprit, j'ai voulu partager, avec les lecteurs dans les présentes lignes, des éléments d’information et de réflexion qui, depuis quelque temps, prennent forme peu à peu dans mon esprit, et qui ont reçu une bonne impulsion à la suite de ma rencontre avec Mme Massouda Baham Mohamed Laghdaf. Je les résumerai en deux points. Il se peut que Madame la Ministre ne partage pas entièrement mon avis, notamment sur le second point, que nous n’avons pas abordé lors de notre entretien.

      1. L’écocitoyenneté

On parle depuis presque un demi-siècle de « sécurité globale » ou de « sécurité humaine », autrement dit : de tous les éléments dont la vie humaine a besoin pour s’épanouir – au premier rang desquels figurent aujourd’hui les voies et moyens pour faire face aux conséquences du changement climatique accéléré et de la dégradation de l’environnement, considérées comme des facteurs structurants des défis qui menacent la sécurité humaine.

Bien que le sentiment de danger lié à ces deux phénomènes s’accroisse, il ne s’est pas encore hissé à un niveau de prise de conscience qui se traduit en mesures et politiques à même de préserver les générations futures. Cette insuffisance récurrente – pour ne pas dire incapacité permanente – révèle de graves lacunes dans la perception du défi environnemental, imputables essentiellement une éco-ignorance largement répandue, surtout dans notre pays et dans d’autres États en développement. D’où la nécessité de bâtir et développer un comportement écologique fructueux, individuel et collectif : c’est là l’essence même de l’écocitoyenneté.

Les définitions du concept sont nombreuses et variées, mais nous en retiendrons la quintessence. 

L’écocitoyenneté s’exprime concrètement à travers les gestes ou actions concrètes  de l’« écocitoyen » ou ‘’citoyen vert’’ : trier ses déchets, économiser l’énergie, protéger la nature, consommer de manière responsable, s’informer en permanence sur l’environnement et diffuser ces connaissances, sensibiliser son entourage, contribuer au changement des mentalités et des comportements, à l’échelle individuelle comme collective…

Pour qu’un tel comportement prenne racine et se développe, l’ensemble de l’environnement à tous les niveaux, national et local, et dans tous les domaines, politique, social et culturel… doit participer au processus éducatif. L’écocitoyenneté suppose donc un effort pédagogique considérable de la part de la Mauritanie. Un grand défi que le pays doit relever. Certes, le terme "écocitoyenneté' n’apparaît pas tel quel dans la littérature officielle du ministère mauritanien, mais celui-ci l’inclut de fait dans son approche.

En effet sur son site, version arabe, on lit dans les rubriques " Thématiques environnementales'' et ''Éducation environnementale ":

« Puisque la connaissance est la clé de la citoyenneté et du comportement responsable, il s’agit de mettre en œuvre des programmes d’éducation environnementale et d’information du grand public, ainsi que de renforcer les capacités techniques et institutionnelles à tous les niveaux, afin qu’elles répondent aux exigences de la bonne gouvernance environnementale. L’accent sera mis en particulier sur la jeunesse et sur des thèmes tels que les risques de pollution, la problématique du changement climatique, la sensibilisation des communautés locales, l’instauration d’une culture citoyenne et l’intégration de l’éducation environnementale dans les programmes scolaires »[i]

Encore faut-il que le ministère dispose des moyens nécessaires pour remplir au mieux cette noble mission pédagogique, en mobilisant tous les acteurs (autres départements de l’État, secteur privé, société civile, famille…) ; car les enjeux environnementaux concernent tout le monde du fait de la dimension multidimensionnelle des méthodes et approches de leur traitement.

Des approches holistiques qui font appel à la notion de mainstreamingappelée aussi "intégration" ou "intégration transversale’’. C’est le passage d’un traitement de l’environnement comme dossier périphérique à un socle sur lequel reposent toutes les politiques : faire de la protection de l’environnement un élément transversal à toutes les décisions publiques et privées, pour passer de projets isolés à une approche intégrée et cohérente. Il s’agit d’un processus ''d’incorporation des considérations environnementales dans toutes les politiques, stratégies, programmes et pratiques d’un secteur, d’une organisation ou d’une société, plutôt que de les traiter comme un domaine isolé''. L’objectif est de faire de la protection de l’environnement et du développement durable ''une composante centrale et systématique des processus décisionnels, à tous les niveaux (politique, économique, social, etc.)''.

 Une telle démarche globale exige de la Mauritanie qu’elle renforce et valorise son ministère de l’Environnement et du Développement durable afin de la mettre en œuvre correctement.

        2. Valoriser le ministère

Par « valorisation » nous entendons l’élévation du poids institutionnel et politique du ministère de l’Environnement et du Développement Durable : soit par l’élargissement de ses prérogatives, l’augmentation de son budget, ou par sa transformation en un ministère d’État doté d’une plus grande stature politique au sein du gouvernement et sur la scène internationale. Vu l’importance du poids institutionnel et politique, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, nous privilégions cette dernière option.

Une telle promotion aura des avantages multiples, internes et externes. Sur le plan protocolaire, le ministère occuperait un rang élevé, offrant à son- ou sa- titulaire un accès beaucoup plus aisé au Chef de l’État et au Premier ministre. Il (elle) serait donc mieux placé(e) pour peser sur les décisions stratégiques liées à l’environnement, notamment au sein des commissions interministérielles. Sa voix compterait davantage lors des arbitrages budgétaires ou de l’évaluation de projets ayant des impacts directs sur l’environnement : mines, énergie, élevage, agriculture, industries de transformation, etc. Les retombées seraient également positives pour l’exécution des engagements internationaux de la Mauritanie, comme sa Contribution déterminée nationale (CDN 2021-2030) et les contributions à venir du même type, au titre de l’Accord de Paris.

À l’extérieur, les retombées seraient diplomatiques et financières.

La Mauritanie parlerait plus fort dans les grandes enceintes internationales (COPAssemblées et conférences onusiennes, les G20 et G7 et peut-être, demain, les BRICS), ainsi que dans les forums régionaux (Union africaineLigue arabeOCI…).

Sur le plan régional, en tant que pays à la croisée de l’Afrique de l’Ouest, du Maghreb et du Sahel, elle bénéficie d’une position géopolitique stratégique. Un ministère d’État chargé de l’Environnement pourrait capitaliser sur cette position pour exercer un leadership régional sur les questions climatiques.

Et sous un angle thématique global, ce statut permettrait d’intégrer, conformément au concept ‘’mainstreaming’’ déjà mentionné, les priorités environnementales dans les discussions bilatérales et multilatérales en alignant les objectifs climatiques avec les priorités économiques et sécuritaires du pays.

Comme il  enverrait par ailleurs un signal fort aux bailleurs — surtout si cela s’accompagnait de mécanismes spécialisés comme la création d’une unité de financement climat pour attirer des fonds et l’émission de sukuk ‘’verts’’ afin de mobiliser les capitaux souverains du Golfe et du Moyen-Orient, en plus des bailleurs internationaux : le Fonds vert pour le climat (GCF) le Fonds pour l’environnement mondial (GEF), la Banque mondiale, les initiatives Just Energy Transition Partnership (JET-P ), etc.

En conclusion, investir efficacement dans la culture et le développement de l’écocitoyenneté est un impératif majeur pour la Mauritanie. Cela exige un engagement multidirectionnel du Ministère de l’Environnement et du Développement Durable. Lui conférer le rang de « ministère d’État » lui offrira des capacités transversales qui lui permettront de porter sa voix plus haut et plus loin, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

Colonel (e/r) El Boukary Mohamed Mouemel

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