L’identité ‘’haratine’’ : polémique stérile, ou recherche douteuse d’un statut ethnico-communautaire ?*

Certains s’adonnent, des fois inconsciemment, à ce genre de jeux anthropologiques sans s’en rendre compte qu’il ne fait que noyer le poisson. D’autres soulèvent sciemment le sujet à dessein. Nos réseaux sociaux sont minés par des tenants d’opinions foncièrement racistes et réactionnaires. Ici: on se démène pour mettre en exergue nos différences au détriment des nombreux facteurs ayant tissé et scellé notre unité à travers les âges, présenter notre pays comme étant si mauvais par rapport à tous les autres (ailleurs tout va à merveille et chez nous rien ne va !), éloigner au maximum les haratines du reste de la société maure ou noyer ses différences jusqu’à la fusion, creuser au maximum les différences entre les composantes ethniques du pays, minimiser le rôle de l’Islam et de la langue arabe dans la consolidation et l’harmonisation du fait national… On y reviendra.

Entre temps revenons à un sujet actuel.

Deux bons exemples d’ailleurs 

On évoque :

1. Le cas des afro-américains. Ceux-ci, aujourd’hui, rien d’essentiel ne les distingue des autres américains au niveau de la langue et de la culture anglo-saxonne. Leurs diverses origines africaines et l’indélébile impact sur eux de plusieurs siècles d’asservissement forcé impriment leur comportement quotidien.

Malgré tout, à aucun moment de leur douloureuse histoire, l’identité communautaire n’a constitué leur préoccupation première. Leur mouvement d’émancipation a toujours mis l’accent sur la lutte pour l’éradication de l’esclavage et de ses séquelles si tenaces aux USA :

« Le rêve de Martin Luther King est celui d'une Amérique libre de toute discrimination raciale et de toute injustice, où les gens ne seraient pas jugés sur la couleur de leur peau mais sur leur caractère, et où les Noirs et les Blancs vivraient en paix et en égalité de droits. Ce rêve, exprimé lors de la Marche sur Washington en 1963, visait une société où la justice raciale et sociale prévaudrait pour tous les citoyens », rappelle Google. Ce rêve idéal demeure encore un rêve en dépit d’importants progrès réalisés durant plus d’un demi-siècle. Ce qui doit nous inciter, nous autres haratines, à plus de patience sans pour autant lâcher la pression.

2. Le cas des afro-brésiliens : ceux-ci, au plan culturel et linguistique, leur préoccupation première n’est certainement pas de se différencier du reste de la société brésilienne fortement marquée par la domination de la souche portugaise de sa population. Tout indique que ces afro-brésiliens ne s’étaient pas beaucoup distingués par un mouvement civil revendicatif exigeant d’une façon claire et nette l’égalité des droits avec les autres. Ils ne sont visibles que dans les activités sportives, surtout depuis l’émergence de l’étoile du football Pelé à la fin des années 50 du XXe siècle. Situations semblables dans tous les autres pays latino-américains.

Le cas  des « afro-mauritaniens » ou haratines

On peut toujours polémiquer sur les raisons de la prise de conscience qui les distingue de leurs semblables, notamment chez les autres communautés négro-africaines de notre pays.

Jusqu’au lendemain de la proclamation de l’indépendance de notre pays, ils ne connaissent pas le moindre signe de prise de conscience. Ils se pliaient au sort que la providence et leurs maîtres leur réservaient. Parmi les maîtres, et il faut bien le souligner, figuraient de nombreux anciens esclaves.

On peut considérer qu’ils étaient les premiers bénéficiaires de la conjugaison d’un certain nombre de facteurs dont la sécheresse et l’action efficace du Mouvement National Démocratique (MND).

D’abord, la sécheresse : par la destruction de l’économie rurale le phénomène de la sécheresse les a libérés de fait de l’emprise de leurs maîtres sur eux. Plus besoin de leurs bras dans le champ, ou derrière le troupeau, ou dans la corvée de l’eau, ou de la collecte de la gomme arabique dans la forêt…, puisqu’il n’y avait plus de champ ou de troupeau…

Simultanément, des tentatives éphémères visant à impulser un mouvement politique militant pour l’achèvement de l’indépendance nationale, donnèrent naissance au MND. Celui-ci se mit aussitôt à la tâche. La tâche première que ses militants s’étaient donné était d’accueillir et d’aider les milliers de victimes de la sécheresse, qui étaient majoritairement des haratines. Dans leurs bidonvilles et bidon tentes, les Kadihines[i] se mirent, non seulement à alphabétiser, à cultiver (sciences et cultures) et à éveiller, mais aussi à contribuer à distribuer eaux, vivres et terrains d’habitat.

Plus tard, après le putsch du 10 juillet 1978, ils avaient épaulé et encouragé les autorités de l’époque dans l’élaboration et la mise au point des législations en faveur du monde haratine. Au même moment naissait le mouvement d’émancipation El Hor. Il va bien contribuer dans cette dernière phase avant de continuer d’une façon autonome et aussi en collaboration avec le MND. Ce dernier affaibli déjà mais assumant et continuant toujours sa tâche première. Il faut reconnaître que je me suis toujours demandé pourquoi l’action d’éveil et mobilisation militante du MND n’a pas laissé de traces visibles chez les gens au statut lié à l’esclavage (ancien ou nouveau) chez les communautés négro africaines de notre pays. De toute façon l’émancipation de tout groupe social dépend d’abord de lui-même.

Il est à la fois ingrat, égoïste et loin de toute approche réaliste d’imaginer une mouvance d’émancipation, sans ses fondements forgés et développés par le MND.

Donc, que ça soit chez nous ou ailleurs, la revendication première et prioritaire, de tout groupe social souffrant ou ayant souffert de toute forme d’oppression à caractère esclavagiste, est le recouvrement de sa liberté entière et de l’acquisition de ses pleins droits. Palabrer sur le reste ne doit pas couvrir ce côté essentiel des choses.

A S Elmoctar

 

 

* Le même texte en arabe: http://mauriactu.info/ar/articles/7579

[i] Le nom populaire- (littéralement prolétaires) - que les Mauritaniens donnaient aux militants du MND.

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