Il était une fois : Ahmed Baba Ould Ahmed Miské

Je ne sais comment écrire, ce que j’ai à écrire reste flou et insaisissable. Oui, insaisissable est le mot car c’est ce qualificatif qui sied le plus au défunt. Je n’ai vraiment connu ABM que les deux dernières années de sa vie où nous avons été très proches ; il ne manquait pas de me convier à ces fréquents diners où c’était l’occasion de rencontrer des personnes de tous bords : des intellectuels, des politiques, des journalistes, des notables, etc. toujours des personnes bien.

J’ai eu aussi à travailler avec lui en tête-à-tête, pendant de longues heures, sur ses nombreux projets : il avait toujours de nouvelles idées, une activité, un article en chantier ou une initiative -pas de celles, terre-à-terre, que ce mot a fini par désigner chez nous - car il était avant tout, en plus de ses qualités intellectuelles connues de tous, un homme d’action.

 Il était une personne qu’on ne pouvait cerner ; il vous surprenait toujours par un mot d’esprit, une confidence, une révélation sur sa vie ou un projet qui dévoilent une facette insoupçonnée de sa personnalité.

J’ai dit, plus haut, qu’il était insaisissable ; cela vient, peut-être du fait qu’il avait plusieurs identités. D’abord, un fils de zwaya et un chef traditionnel qui a récité le Coran, comme il se doit, dès sa plus tendre enfance, qui a fait ses humanités à la mahadra, récité les mouallaqat de la poésie antéislamique, étudié les œuvres de référence du fiqh malékite. Il était, comme l’exigeait la foutouwa dans la société maure traditionnelle, un poète en langue hassâniyya comme en langue arabe classique et était meftouh (littéralement ‘ouvert’) dans l’azawan (la musique classique maure). Ses poèmes étaient toujours d’une extrême délicatesse couvrant des thèmes comme le ghazal, la nostalgie pour le pays durant ses longues périodes d’exil et étaient toujours émaillés par des clins d’œil à la politique, s’ils ne la lui étaient franchement consacrés. Dans une séance de hawl, il composa, par exemple, ce gav à l’adresse de Nasrhallah Mint Ngheimich :

Chmbane dhi andk mghwas

Tban leyle mnhane

Mnhe nask yegheir nas

Li mnhane mnhane

Choumbana est un tourment

Dont ton public souffre cette nuit

Mais de ceux qui subissent cette souffrance

Moi, je fais partie 

 

A l’adresse de Jeich Ould Mahamadou qui lui rendait visite à Paris, il composa ce poème, laissant libre cours à sa nostalgie pour le pays :

‘Allalni ye Jeich bt-thkarardek mouritan ewtani

masqat raâsi wou diarawkarma kint ‘lihoum berrani

ô Jeich ! Rappelle-moi les souvenirsde ton pays, la Mauritanie qui est aussi le mien

Là où je suis né, des lieuxet des lieux-dits auxquels je n’étais pas étranger

Il continue plus loin :

La tense ye Jeich lvrgân vtiris wu lhodh uw vegan

Ô Jeich ! N’oublie pas les campements   dans le Tiris, au Hodh et dans l’Agan

W vlkhet uw vgrair demanema nensahm gebl ewani

Et dans le Khat et les plaines de Demaneque je n’oublierais jamais avant la fin de mes jours

Trete‘ vreidhe‘uzbanma gettou chavu nsrani

Des bêtes paissant dans des pâturagesn’ayant jamais vu un nsrani

Ttnezeh brkoub imilyan vihum knt uw balek hani

Tu t’y baladais montant des chameaux de racel’esprit serein et sans souci

Ma thtaj lterkeb ‘ejlan lmetrou mank mthani

Nul besoin de monter dans la précipitation               un métro qui n’attend point

Vega‘ uw sekak uw dekhanteht tebaiq mthani

Qui est nerveux, plein de vacarme et de fuméecomme un serpent sous les entrailles de la terre

Il poursuit :

Wuli yedhheb vnhar mtin mreivi wu lkhatr miskin

 ‘etchan uw heiran uw hezinyutwessellili malu thani

Celui qui se perd, une journée chaudeoù souffle l’harmattan, et le pauvre hôte

Assoiffé, perplexe et tristeimplorant Celui qui n’a de semblable

Wektn yesme‘ redde vmneinyindar ‘le nar thani

Iî’oud illi bein lbehreinmtnezh dhak lbidhani

Et lorsqu’il entend une note d’azawan et que la seconde théière soit mise sur le feu

Il n’y aura point entre les deux mersun être aussi heureux que ce maure.

 

Plus tard, après ses longues années d’exil -parfois forcé-, il « dit », dans une méditation, fruit de son propre parcours, sous la forme d’un monologue intérieur, son célèbre gav :

Ne‘rav b‘d 'ane khasse‘en bidhani bidhani

Heyatou dime naqseyekoun vmouritani

Je sais dans mon for intérieurque la vie d’un authentique bidhani

Sera toujours incomplètesauf en Mauritanie

Dans un registre franchement politique, ABM exprime son soutien au Roi du Maroc, Mohamed V lors de sa déportation par les français vers l’Ile Madagascar, en conformité avec son combat contre le colonialisme et au nom de la solidarité arabe :

Hne hadhou gôm lbidhan

Mn l‘reb mahi mektoume

W mnilli nasr dhe sultan

Mahne qadi sedoume

Nous, qui sommes bidhanes (maures)

Ne cachons pas notre identité arabe

Et faisons partie de ceux qui soutiennent ce sultan

Et ne sommes pas comme le Cadi de Sedoum

La poésie arabe ne lui est pas, non plus, étrangère.

Après le massacre des travailleurs grévistes de la Miferma du 29 mai 1968 à Zouerate, il exprimait sa tristesse et sa compassion, mettant à l’occasion ses dons de poète au service de son engagement militant :

Poème qu’il a lui-même traduit ainsi :

Arrête, compagnon, voici Lebtâh

  •  

Ici sont tombés les martyrs

Arrête, compagnon, voici Lebtâh

Entends les mères, compagnon

Dont les sanglots sont aujourd’hui torrents de sang

du sang le plus noble

Dis à ce peuple glorieux :

Les pleurs te sont-ils suffisants

Quand eux ont prodigué leur sang ?

ils ont bravé la mort sans faiblesse pour délivrer le peuple

de l'exploiteur infâme

et des fantoches traîtres

debout, venge-les, châtie les assassins

ici sont tombés les martyrs

entre les maisons de Lebtah

les oueds de la terre familière

se sont gonflés de sang précieux

les jets de bombes, d'engins de mort

et des cascades de rafales

ont donc vaincu la sécheresse...

il est bien loin le temps des larmes

ô peuple, le pouvoir te trahit-chien aboyant pour l'étranger réveille-toi du sommeil profond

lève-toi à l'appel du combat

pour la libération.

(Le Front Polisario : l’âme d’un peuple. 1978 : 135-136)                                                                                                                                               

Lorsqu’il était assigné à résidence surveillée à Akjoujt au temps de Haidalla, se lamentant sur l’état de dénuement des siens qui les empêchait de continuer à être généreux, il composa :

Je dis à celui qui se demande pourquoi je compose c es vers

A la gloire du meilleur des hommes en arabe classique

Ne mérites –t-il pas de ma part une ode

Celui pour lequel mon âme languit ?

A qui d’autre adresserai-je mes poèmes

Si ce n’est le meilleur des prophètes ?

Qui parmi les gens de ce temps mérite

D’être encensé d’éloges ?

Si ce ne sont les derniers parmi les braves

S’attroupant autour de cette générosité agonisante ?

Leur bonté leur interdit de mourir

Avant de l’accompagner vers son linceul.

Ce temps n’est pas le leur et ils ne sont pas

Les fils du temps de la tyrannie des avares

Comment donner si on n’a rien à donner ?

Même si tu étais Semih (connu pour sa générosité chez les Arabes), fils de Semih

Leurs ressources ont tari et

Ils se sont abstenus de chercher à faire fortune

par des voies blâmables

Qu’ils se ressaisissent pour renouer

avec leur gloire authentique d’antan !

en gagnant honnêtement leur vie

en s’adaptant aux exigences des temps

à travers une génération ambitieuse

marchant sur les traces du Prophète Elu

dans ses « deux maisons »

Paix et Salut sur Lui

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce sont-là quelques extraits qui illustrent sa grande sensibilité poétique qui s’oriente en priorité vers des thèmes apparemment anatomiques : le ghazal, la politique et les réflexions plus philosophiques.

Il avait une autre identité, la plus connue peut-être, celle de militant. Pas un militant d’un parti, d’un mouvement ou d’une idéologie : un militant tout court. A lui seul, il s’est forgé une cause, une vision, un engagement, envers et contre tout, ‘contre vents et marées’, pour les aspirations des peuples qu’il jugeait opprimés sous tous les cieux, proches ou lointains : dans son pays, d’abord, la Mauritanie, au Sahara, en Indochine, en Amérique Latine, en Palestine, au Sultanat d’Oman et bien d’autres par la parole, la plume et, parfois, les armes… Un engagement qui est resté non démenti malgré les péripéties d’un parcours tumultueux, malgré les vicissitudes des temps, malgré l’âge…

 

                                                                      

 

 

                                                                       

           

 

 

 

 

 

 

Il était d’une personnalité si supérieure que certains, fatalement, le sentaient invivable car il leur rappelait constamment, rien qu’en étant lui-même, comme Socrate, leur propre insignifiance. Einstein ne disait-il pas que « les grands esprits ont toujours fait face à une violente opposition de la part des esprits médiocres » ?

ABM a fait dans sa vie d’ici-bas tout ce qu’un homme pouvait désirer faire, Allah dans sa miséricorde et son infinie générosité peut bien exaucer tous ses vœux dans celle de l’au-delà.

Il attirait des personnes de tous bords, les happait comme un trou noir.

Il faut noter aussi ce style d’écriture sobre mais lourd de sens qui cadre bien avec le caractère simple et, en même temps, profond et insondable de l’homme. Il m’avait offert un exemplaire de son dernier livre La décolonisation de l’Afrique revisitée : La responsabilité de l’Europe. J’avais écrit un commentaire sur cette œuvre dans laquelle l’auteur déroulait toute l’élégance de son style. Ce que je soulignais dans cet article ainsi : « Globalement, il s’agit d’une œuvre pensée profonde, écrite dans un style limpide et élégant. Il faut noter, en particulier, le style sobre mais travaillé d’ABM où on soupçonne un raffinement d’esprit et de classe. Ne dit-on pas que ‘le style c’est l’homme’ »

ABM est un homme qui pouvait mourir sans problèmes car il a tout fait dans sa vie.

Il peut difficilement être un modèle car les dons dont Allah l’a investi ne sont pas monnaie courante chez le commun des mortels.

Je n’ai pas eu à me forcer pour écrire ce texte, les mots, les phrases m’assaillaient et venaient tous seuls ; cependant, je doute fort que ces lignes lui fassent justice, d’autres qualités de sa personnalité si complexe, si dense se trouvent, certainement, enfouies dans la mémoire et les cœurs des femmes et des hommes qu’il a rencontrés au fil d’une vie si riche, si colorée, si pleine… 

 En 1955, ABM s’est rendu à Rosso à la tête d’une délégation de notables de l’Inchiri pour assister à un congrès de l’UPM (Union du Peuple Mauritanien). Sur place, il rencontra d’autres jeunes venus d’autres régions du pays pour la circonstance comme Mohamed Ould Cheikh Ould Ahmed Mahmoud et Yahya Ould Mankous. Ces jeunes constituèrent le noyau de ce qui sera l’Association de la Jeunesse Mauritanienne (AJM), connu populairement sous le vocable « Jeunesse » qui voulait rompre avec les pratiques clientélistes de l’administration coloniale et ce qu’ils appelaient « Bbeletîg » et revendiquait l’indépendance réelle du pays. Ils avançaient des idées modernes qui ne manquaient pas de heurter les sensibilités d’une société largement féodale. Ils appelaient, par exemple, à l’abolition de l’esclavage –déjà !- et à l’interdiction du gavage (leblouh) des jeunes filles. Toutes idées qui n’étaient pas du goût de larges pans d’une société globalement conservatrice et qui leur valaient, parfois, d’être taxés d’hérésie. Comme il l’a été lui-même à l’occasion du vers qu’il a « dit » à Sidaty ould Abbe :

Toute chose si elle atteint la perfection, s’élève vers

Un univers où se confondent les contraires.

Lors de la rencontre de Rosso, il y eut un débat entre les jeunes et leurs ainés pour trouver un compromis. Les jeunes déléguèrent alors ABM et les notables choisirent Abdoullah Ould Cheikh Sidya pour les représenter dans ce débat.

Durant les tumultueuses péripéties de son parcours de militant, une constance fut un fil rouge de sa vie : les positions que sa conscience lui dictait, il n’a jamais manqué de courage pour les assumer. Cela, ses amis, comme ses ennemis, ne peuvent que le lui reconnaitre. C’est pourquoi il a séjourné, plus d’une fois, en prison pour toutes sortes de « fausses-bonnes » raisons car il avait, assurément, quelque chose de dérangeant pour tous les régimes autoritaires qui ont ‘régenté’ le pays, comme pour l’administration coloniale avant eux : il était, pour eux, irrémédiablement « irrécupérable » puisqu’il était essentiellement un esprit libre et indépendant.

C’est ainsi qu’il a été arrêté en 1959 suite à des manifestations de protestation à Atar contre la dissolution du premier parti d’opposition du pays : le parti Nahda qu’il avait fondé avec ses compagnons de lutte en mai 1958 à Kaédi et dont il était le Secrétaire Général. Ce concept de la « nahda », la renaissance, il était le premier à l’introduire dans le pays comme l’a noté justement Mohamed El Hacen Ould Lebatt dans ses hommages au défunt.  Au moment de son arrestation, il était en campagne électorale à Kiffa ; il fut conduit à Sélibabi puis au Hodh où il resta en prison entre mai 1960 et février 1961 (ironiquement, la période de la proclamation et des festivités de l’indépendance dont il était l’un des fervents partisans).

Il fut arrêté une seconde fois en 1966 quand il a été rappelé de Washington où il était ambassadeur de Mauritanie. Arrivé à Nouakchott et après une longue audience avec le Président Moktar Ould Daddah, il est envoyé en prison pour « mauvaise gestion ». Cette arrestation irrita plusieurs de ses amis qui occupaient des postes de responsabilité dans le gouvernement. C’est , alors, que le 5 août 1967 commença à circuler à Nouakchott un tract signé par huit personnalités influentes dont des membres du gouvernement comme Mohamed Ould Cheikh, Yahya Ould Menkouss et Eliman Mamadou Kane pour dénoncer « l’instrumentalisation de la justice pour des motifs politiques » et annonçaient « leur plein soutien à Ahmed Baba Miské ». Le journal Le Monde avait annoncé le 1er août la constitution d’un Comité de soutien à ABM qui comprenait, entre autres membres, Hamdi Ould Mouknass et Haiba Ould Hamody. Les signataires du tract furent l’objet de représailles de la part du gouvernement : Yahya Ould Menkouss, Mohamed Ould Cheikh et Elimane Kane furent démis de leurs fonctions le 9 août.  Après quelques mois de détention, il fût blanchi par la Cour de Nouakchott et libéré. Il quitta alors le pays débutant un long exil. Il continua alors à combattre pour ses idées à l’échelle internationale, défendant les opprimés  sur tous les continents.  Il les défendait entre autres, non sans élégance, par sa plume. Ici se confond son identité de militant avec celle d’écrivain-journaliste. Il signa de nombreux articles dans des journaux comme Le Monde ou Jeune Afrique. L’un de ses articles qui critiquait l’ONU pour le peu de pouvoir qu’elle accordait aux pays du Tiers Monde a été repris par la revue War and Peace Report. Par la suite il fonda, avec son ami Simon Malley, le magazine Africasia qu’il consacra essentiellement à la défense des peuples opprimés du Tiers Monde par des régimes néocoloniaux que Jeune Afrique caressait, un peu trop à leur goût, dans le sens du poil. Cette vocation de journaliste, il l’avait, démontré très tôt au milieu des années cinquante quand il était Secrétaire général de l’AJM et, en même temps, rédacteur en chef du journal de l’Association : Jeunesse Mauritanienne.  

Dans ce registre, on peut classer son livre : Le Front Polisario : l’âme d’un peuple (1978) où il défend le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination. D’ailleurs, cette affaire du Sahara Occidental occupe une place centrale dans la vie d’ABM. Déjà quad il était Ambassadeur de Mauritanie à l’ONU, il avait réussi à faire adopter la position de la Mauritanie, au grand dam du Maroc, par le Conseil de Sécurité qui dans sa résolution retenait le principe du droit du peuple sahraoui à l’autodétermination et chargeait les trois pays frontaliers du Sahara (la Mauritanie, l’Algérie et le Maroc) en collaboration avec la Puissance administrant le territoire (l’Espagne) de la mise en œuvre de cette résolution par la tenue d’un référendum. Pour ABM, « la Mauritanie était gagnante sur tous les tableaux : la préférence des sahraouis pour elle était naturelle, évidente et connue, et elle a été exprimée tout à fait officiellement qui l’ont portée à la connaissance du Président Moktar en lui proposant à l’évidence la constitution d’une Union Fédérale. Le deuxième atout décisif détenu par la Mauritanie était le soutien ferme et déterminé de l’Algérie, c’est-à-dire du troisième voisin du Sahara, le seul à ne pas avoir de revendications territoriales ; le calcul était vite fait : 2sur 3… On sait comment la Mauritanie a détruit elle-même cette position privilégiée, « imprenable » a-t-on envie de dire, en se prêtant à une opération condamnable sur tous les plans et que l’ONU n’a jamais accepté d’avaliser : le partage du Sahara Occidental avec les deux pays qui le revendiquaient, se mettant ainsi en rupture avec le droit international, s’aliénant l’attachement de ses plus que Frères Sahraouis (disons ses frères jumeaux)…et l’incompréhension (pour ne pas dire plus)… des Algériens. On connaît la suite immédiate : la guerre fratricide du Sahara, mal (ou pas du tout) préparée, dont le pays n’avait pas les moyens et à laquelle il n’avait pas été associé, y compris l’Armée elle-même, qui a dû y mettre fin en renversant le Régime le 10 juillet 1978. Mais les conséquences de cette faute gravissime n’ont pas pris fin ce jour-là et ne sont malheureusement pas près de cesser d’empoisonner la vie des peuples de cette région. » (La décolonisation de l’Afrique revisitée : La responsabilité de l’Europe. 2014 : 130).

Après la signature des accords tripartites de Madrid en 1975 et le déclenchement des hostilités, ABM s’engagea corps et âme dans la lutte du Polisario pour l’indépendance du territoire à côté de son ami Elwely Mustapha Seyd alors Secrétaire Général du Front et premier Président de la RASD. Il avait auparavant adressé une lettre ouverte aux délégués du Congrès Extraordinaire du PPM pour les alerter sur le danger pour la Mauritanie d’entrer dans un accord de partage du Sahara Occidental avec le Maroc, lettre qui n’a pas dissuadé les congressistes d’apporter leur soutien à l’option du gouvernement. Après la disparition d’Elwely, lors de l’attaque de Nouakchott en 1976, la nouvelle Direction qui a pris les choses en main mit ABM un peu à l’écart. Il ne tarda pas à repartir vers son point de chute habituel : la France pour reprendre les activités d’une autre de ses identités, celle d’universitaire. Durant son premier exil en 1970, il avait complété son doctorat en écrivant une thèse sur l’histoire de la Mauritanie : Al Wasit : Tableau de la Mauritanie au début du XXe siècle. Dans cette thèse, il fit une traduction du célèbre Al Wasit vi tarijimi ’oudeba’i Chinqit, œuvre qui a déjà été partiellement traduite par le chercheur algérien Toufahi et par le commandant français B. Beyriès. ABM a voulu en faire une traduction plus « autochtone » et présenter la société maure, particulièrement celle des Zwaya, du début du siècle. Durant cette période, il enseignait dans des universités françaises, notamment la Sorbonne.

 Il retourna à Nouakchott pour la première fois en 1980 clandestinement via Dakar, après 14 années d’exil. C’était la période des luttes intestines entre les membres des différents Comités militaires, des révolutions de palais, de répressions des mouvements politiques, de chasse aux sorcières… ABM ne pouvait échapper à ce climat de suspicion généralisé, de combines, de complots réels ou fictifs… Il fut arrêté en décembre 1980 et assigné à résidence à Akjoujt par Haidalla. On l’accusait d’être revenu au pays pour fomenter un coup d’Etat à l’instigation de la Lybie ; ce qu’il trouvait, naturellement, tout à fait ridicule. Après sa libération en mars 1981, il repartit une nouvelle fois en exil. Durant cette période il publia sa fameuse Lettre ouverte aux élites du Tiers Monde (1982) et une réécriture de ce livre en arabe sous le titre al-Qahr al-hadari.

Plus insolite fut son arrestation en 1986, il raconte cet épisode ainsi :

La mésaventure arrivée à ABM vingt ans plus tard, après six changements de Régimes, en dit long sur la phénoménale mémoire du Système. En 1986, ABM est arrêté et jeté dans un lieu non identifiable où il sera détenu pendant plusieurs semaines au secret, dans un isolement total. Le plus dur étant l’ignorance du « crime » qui lui était reproché. Un jour, on l’emmène dans un bureau propre et il reçoit la visite la plu inattendue pour lui, celle du Directeur Général de la Sûreté, qui se montre extrêmement aimable et le fait libérer séance tenante. Sans avoir été inculpé ni même interrogé. Il apprendra simplement que son arrestation avait un lien avec celle, toue récente, d’un groupe d’intellectuels négro-mauritaniens et qu’on avait découvert dans les archives de la police des documents de l’époque de l’indépendance montrant ses liens avec Mohamed Ould Cheikh et Kane Élimane, et sa proximité avec ses compatriotes noirs. Il apprendra d’ailleurs plus tard que l’un des intellectuels arrêtés avait été son collaborateur en 1964 à la Mission Permanente de Mauritanie auprès de l’ONU. Il s’agit de l’écrivain Tène Youssouf Guèye, qui avait été victime d’une agression raciste à N.Y., dénoncée avec insistance par l’ambassadeur et ses collègues africaines et arabes, indisposant fortement le gouvernement de Lyndon B. Johnson et son ambassadeur Stevenson (ancien candidat à la présidence des USA). L’écrivain Youssouf Guèye devait malheureusement mourir en détention à Oualata. (La décolonisation de l’Afrique revisitée, 2014 : 124)        

En 1990, il est nommé à l’Unesco comme Directeur des PMA.

En compagnie d’Edgar Pizani, il a travaillé comme médiateur international dans le conflit de l’Azawad en 2012 où il a participé à préparer le terrain au premier accord de paix entre le MNLA et le gouvernement malien en 2013.

On pouvait avoir à son égard toutes les attitudes à l’exception d’une seule : lui être indifférent.

ABM n’était pas seulement un homme politique qui aura marqué son époque comme le furent Moktar Ould Dadah et Horma Ould Babana, ni un intellectuel engagé comme Samir Amin ou Franz Fanon, ni un poète et un fata comme Nizar Qabani ou M’Hemed Ould Ahmed Youra, ni un révolutionnaire tourné vers l’action comme Che Guevera ou Yasser Arafat, ni un journaliste de talent comme Béchir Ben Yahmed ou Simon Malley, ni…ni… Il était tout cela à la fois.

Ahmed Baba Ould Ahmed Miské était tout simplement Ahmed Baba Ould Ahmed Miské. Un monument. Une légende. Une fable des Mille et une Nuits…

Mohamed Salem Ould Maouloud

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