De la quantification à l’IA : Prolongements d’une réflexion critique inspirante

En réaction à des textes que l’auteur — Ian Mansour de Grange — m’a récemment fait parvenir, un mot s’est imposé à moi, avec une insistance silencieuse : inspirants.
L’un d’eux, en particulier, m’a durablement marqué : Aux sources de la quantification du réel. Il propose une traversée historique et critique de la relation que les sociétés humaines entretiennent avec la mesure, le nombre et la rationalisation du monde, tout en ouvrant sur un phénomène de quantification qui interroge de plus en plus aujourd’hui.

Du basculement historique vers la quantification

L'auteur met en lumière un glissement décisif : celui par lequel le nombre, d’outil parmi d’autres pour éclairer le réel, tend progressivement à s’ériger en langage dominant, voire exclusif. Les germes de cette évolution remontent loin dans l’histoire. La volonté de quantifier le réel pour mieux le comprendre est ancienne ; mais elle a connu un tournant majeur avec l’essor des sciences, notamment grâce aux apports décisifs de la civilisation arabo-musulmane durant son grand rayonnement.

Toutefois, le basculement vers une quantification systématique s’est opéré plus tard, de manière plus rapide et plus radicale, avec l’évolution de l’Europe moderne et la révolution industrielle. Depuis lors, le caractère intrusif du nombre n’a cessé de s’étendre, jusqu’à conduire à une confusion contemporaine : ce qui devait aider à comprendre tend désormais à se substituer au sens même de ce qu’il prétend décrire.

À partir de cette réflexion fondatrice, il devient difficile d’ignorer le contexte actuel. La révolution numérique et l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle offrent aujourd’hui à cette logique de quantification un terrain d’expansion inédit. Jamais le réel n’a été aussi massivement transformé en données — comportements, relations, choix, émotions. Les bénéfices sont indéniables, mais les dérives potentielles apparaissent avec une acuité préoccupante.

L’enjeu n’est plus seulement scientifique ou technique. Il devient anthropologique, social et politique.

Du réel vécu à l’abstraction numérique

Se trompe celui qui croit que le réel se laisse toujours saisir dans une transparence totale. Il peut être observé, décrit, mesuré — mais il excède les cadres que nous cherchons à lui imposer. Longtemps, les sociétés humaines ont maintenu un équilibre fragile entre plusieurs voies d’accès au monde : l’expérience vécue, la raison, l’intuition, la foi.

La mesure occupait alors une place importante, mais non hégémonique. Elle ordonnait sans prétendre épuiser. Le tournant analysé par Ian Mansour de Grange réside précisément dans l’autonomisation progressive du nombre : ce qui n’était qu’un moyen devient une fin, et la quantification s’impose comme critère central de vérité.

À partir de l’époque moderne, la quantification s’intensifie. Les mathématiques, la statistique, les sondages d'opinion, l’ingénierie et l’économie fournissent des outils puissants pour prévoir, maîtriser et exploiter le réel. Ce mouvement accompagne l’essor industriel, militaire et économique des sociétés modernes.

Mais ce progrès porte en lui un revers silencieux : ce qui n’est pas mesurable tend à être disqualifié. La proportion, jadis associée à l’harmonie, se réduit à une relation numérique abstraite. Le réel devient un ensemble de variables optimisables, et l’être humain lui-même un objet de calcul.

Une double crise : du sens et de l’éthique

L’intelligence artificielle incarne aujourd’hui l’aboutissement technique de cette logique. Fondée sur le traitement massif de données et sur des modèles probabilistes, elle excelle dans l’établissement de corrélations. Mais elle ne saisit pas le sens des situations qu’elle traite.

Le risque apparaît lorsque ces corrélations acquièrent une autorité quasi normative, au détriment du jugement humain, de l’expérience vécue et de la responsabilité morale. La confusion entre calcul et compréhension devient alors lourde de conséquences.

En témoigne l’usage récent de l’intelligence artificielle par le gouvernement d’Israël dans la guerre de Gaza, où la quantification poussée à son paroxysme et son autonomisation ont engendré des dégâts énormes.

Ces dérives ont nourri de graves soupçons et accusations — notamment de « génocide » et de « crimes contre l’humanité » — portées par le Procureur de la Cour pénale internationale contre des responsables militaires et politiques israéliens. Elles ont également coûté cher à l’État hébreu en termes d’image diplomatique et médiatique.

Les crises contemporaines — écologiques, sociales, politiques — ne relèvent pas seulement de défaillances techniques. Elles traduisent une crise plus profonde du rapport au réel. La quantification tous azimuts tend à fragmenter l’expérience humaine, à accélérer les rythmes sociaux et à dissoudre le sens dans la performance mesurable.

Le danger n’est pas le nombre en lui-même, mais son absolutisation. Lorsque la mesure devient l’unique horizon de décision, les dimensions humaines, morales et philosophiques s’effacent. Et le monde, paradoxalement, devient moins intelligible.

Conclusion

Dans le prolongement des réflexions ouvertes par Aux sources de la quantification du réel, ce texte invite à un rééquilibrage. Ni rejet de la science, ni refus de la technologie. Le nombre doit rester un instrument au service du réel, non se substituer à son sens.

À l’ère de l’intelligence artificielle, cette exigence devient centrale. Elle engage notre capacité collective à préserver une compréhension du monde qui intègre la complexité, la responsabilité et la dimension humaine — autant d’éléments que le calcul, à lui seul, ne saurait contenir.

El Boukhary Mohamed Mouemel

 

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