Délire au son d’azawane : à l’écoute d’un dialogue entre "Ttidinit" et la parole

Sid'Ahmed Ould Ahmed Zeidan jouant sa tidinitt

 Il y a quelque temps, je suis tombé sur un enregistrement sonore qui m’a profondément bouleversé.
Deux voix, deux présences, deux mondes : celles d’El Moktar Ould Meidah et de Mohamedine Ould Sidi Brahim.
C’est vrai, je m’attendais à une telle harmonie — de sons, d’idées. Mais pas à tel point, me disais-je dans mon for intérieur.
Depuis, je les réécoute souvent, comme on revient à une source d’eau rare : pour retrouver le silence entre les notes et la pensée derrière les mots.

Deux maîtres, deux voix qui font une 

Le premier maître, El Moktar Ould Meidah, est un poète-musicien, un homme du son.
Sa voix semble jaillir du sable lui-même, de la terre qu'il chante. Il joue de la *tidinit*, la guitare traditionnelle à quatre cordes, avec cette autorité tranquille des maîtres.
Chaque corde chante une mémoire ancienne, chaque vibration effleure un siècle d’oubli.
Un passé plus ou moins lointain qui se déploie au présent et au futur.
Son jeu est fluide, noble, sans effort — comme si le vent, en passant, trouvait soudain l'instrument du souffle à sa mesure.

Le second maître, Mohamedine Ould Sidi Brahim, ne chante pas.
Lui, il parle — mais ses mots chantent.
Musicologue et poète à sa façon, il ne joue d’aucun instrument ; il joue de la langue.
Il commente, explique, interroge, critique — toujours avec une précision méticuleuse, une bienveillance de connaisseur.
Dans l’enregistrement qui m’a tant marqué, il dialogue avec Ould Meidah, analysant les rythmes, les gammes, les transitions, les silences.
C’est un échange entre deux mondes : le son et le sens, la *tidinit* et la parole.
J’écoute, fasciné, ce dialogue d’hommes qui se comprennent sans s’interrompre — parfois même sans parler.
Leur conversation devient une sorte d’écriture à quatre mains, de prière à deux voix.
Et moi, simple auditeur, je me laisse traverser par cette musique double, à la fois chantée et pensée.

Les cloisons du silence

Je me dis alors qu’en Mauritanie, la musique n’est jamais seulement musique.
Elle est mémoire, pédagogie, morale, esthétique et mystique à la fois.
Et pourtant, combien de cloisons séparent encore ceux qui la pratiquent de ceux qui la contemplent !

*وذني ماهي بيظَ* — “mon oreille n’est pas blanche”, dit-on pour s’excuser de ne pas savoir écouter.
Je me reconnais dans cette formule : mon oreille n’a pas été formée à la musique, mais à la récitation.
Dans mon enfance de “fils de zwaya”, on apprenait d’abord à dompter la langue du Coran et tout ce qui s’y attache directement, pas celle des instruments.

Et l’autre proverbe, aussi frustrant que sectariste :
*إيگِيوْ ماهُ صاحب لمرابط* — “le marabout n’est pas l’ami du griot.”
Tout y est dit : le premier prie, le second chante. Le premier prêche la retenue, le second la liberté.
Leurs chemins, disait-on, ne doivent pas se croiser.
Mais le monde a changé, et le vent du désert, lui, ne connaît pas de frontières.

L’esprit d’azawane

Aujourd’hui, quand j’écoute Ould Meidah et Ould Sidi Brahim dialoguer, je sens ces cloisons s’effriter.
L’un et l’autre prouvent que la musique n’est pas un domaine réservé, mais une langue commune, capable d’unir le savant et le profane, le marabout et le griot, le berger et le poète.
Leur échange illustre ce mouvement profond qui traverse la Mauritanie contemporaine : la réconciliation entre la connaissance et la sensibilité, entre la tradition savante et la créativité populaire.

C’est sans doute cela, l’esprit d’*azawane* : une culture sonore et méditative qui est aussi une culture de la parole extériorisée et de l’âme profonde.

L’émotion d’azzay

Et puis il y a ce mot magnifique : *azzay*.
Difficile, ô combien, à traduire !
Il évoque l’émotion pure que la musique maure suscite chez celui qui l’écoute profondément : une ivresse calme, une extase sans agitation.
Ce n’est pas un état de transe — plutôt une suspension du temps, une communion avec la beauté.
Celui qui “a du *azzay*” n’est pas seulement mélomane : il est habité.

Ainsi, comprendre l’*azawane*, c’est comprendre la Mauritanie elle-même :
un pays où le mot et le son, la sagesse et la joie, la retenue et la création cohabitent dans une même tente.
Le musicien et le critique, le griot et le marabout, y poursuivent finalement la même quête : donner forme à l’invisible, traduire l’émotion en vérité.

Le fil du son et du sens

Je mesure aujourd’hui ce que ces deux hommes, El Moktar et Mohamedine, m’ont appris sans le vouloir :
l’art n’est pas une transgression, mais un autre nom de la foi —
et la musique, loin d’être uniquement un divertissement, peut devenir aussi une manière de penser, de sentir, de prier.

L’*azawan*, dans sa splendeur, unit ce que la société sépare.
Il enseigne la nuance, la lenteur, l’écoute — trois vertus rares, mais vitales.
Et moi, marabout distrait et curieux, j’écoute toujours, ému, leurs voix :
celles du son et du sens.
Leur dialogue plane au-dessus des cloisons humaines, comme une corde vibrante entre la *tidinit* et la parole.
Et dans cette corde, j’entends battre le cœur de mon pays.

El Boukhary Mohamed Mouemel
 

category: 

Connexion utilisateur