De la crise de l’électricité à une culture énergétique nationale

Depuis quelques jours, Nouakchott connaît une crise de l’électricité sans précédent, dont les répercussions ont touché des zones et des infrastructures vitales, dans la capitale comme à l’extérieur.

L’État a rapidement entrepris de faire face à cette crise, mobilisant à cette fin ses efforts au plus haut niveau, sous la supervision directe de Son Excellence le président de la République, M. Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Toutefois, le débat en cours est resté, pour l’essentiel, centré sur les solutions techniques et les mesures d’urgence, laissant largement de côté une question non moins importante : comment mettre cette crise à profit pour promouvoir une culture énergétique nationale qui renforce l’écocitoyenneté ?

Pourquoi ne pas transformer cette crise, au-delà d’une douloureuse défaillance technique, en un moment fondateur d’une nouvelle conscience de la relation du citoyen à l’énergie ?

Cette question est d’autant plus légitime que l’événement est grave et ses répercussions étendues. Les deux incendies qui ont touché, les 21 et 22 août 2026, des postes de transformation de 33/15 kilovolts n’ont pas seulement affecté certains quartiers de Nouakchott : leurs conséquences se sont également fait sentir à l’aéroport Oum Tounsy, au port de Tanit et sur l’axe Nouakchott–Ouad Naga–Idini. Ils ont révélé à beaucoup, tout en le rappelant à tous, que l’électricité n’est pas un simple service domestique, mais un pilier de la sécurité économique, sociale et nationale. La crise a aussi montré que l’absence d’une culture de la sobriété énergétique peut accroître la pression sur le réseau, même si ce phénomène diffère, par sa nature et son ampleur, des défaillances techniques et des éventuelles insuffisances institutionnelles qui peuvent leur être associées.

Premièrement : qu’est-ce que la culture énergétique ?

La culture énergétique souhaitée consiste, pour le citoyen, à connaître les sources de l’électricité, ses modes de production et de distribution, son coût et ses effets, ainsi que ses droits et ses devoirs en matière de maîtrise de la consommation, l’énergie étant une affaire nationale commune. Il ne faut surtout pas réduire la question à demander au citoyen d’éteindre les lumières, ni invoquer la « citoyenneté énergétique » pour masquer la responsabilité des institutions en matière de planification, de maintenance, d’investissement et de transparence.

La culture énergétique est, avant tout, une œuvre éducative et un comportement citoyen. Elle repose notamment sur la capacité du citoyen à comprendre :

  • d’où vient l’électricité et comment elle est produite, transportée et distribuée ;
  • la différence entre la capacité disponible et la consommation, ainsi qu’entre une coupure programmée et une panne soudaine ;
  • l’effet du fonctionnement simultané des climatiseurs, des pompes et des appareils à forte puissance ;
  • la consommation de ses appareils et ce qu’elle lui coûte sur les plans financier et environnemental ;
  • les liens entre l’énergie, le climat, la santé, l’économie et la souveraineté nationale ;
  • les droits de l’abonné, les obligations de l’entreprise et sa propre responsabilité en matière de consommation sûre et rationnelle.

Lorsque ces questions seront constamment présentes à l’esprit du citoyen, l’électricité deviendra alors une affaire citoyenne commune, et non plus une simple facture mensuelle ou un courant auquel on ne pense que lorsqu’il est coupé.

Deuxièmement : une mesure fiable, fondement de la culture énergétique

La culture énergétique ne se construit pas uniquement par des exhortations, mais par la connaissance et la mesure. La Société mauritanienne d’électricité — SOMELEC — et l’ensemble de son personnel doivent donc comprendre qu’une mesure fiable constitue le fondement de la culture énergétique. Cela suppose que le citoyen puisse connaître sa consommation réelle et vérifier le relevé sur lequel repose sa facture.

On ne peut bâtir une culture énergétique sur des données de consommation inexactes ou trop approximative. Dans notre pays, notamment à Nouakchott et dans les grandes villes, certains agents chargés de relever les compteurs négligent d’accomplir leur mission et remplacent le relevé réel par des estimations arbitraires, parfois sans aucun rapport avec les chiffres enregistrés par les compteurs. Cette pratique n’est ni une simple impression passagère ni un cas isolé : j’en ai personnellement souffert et j’en souffre encore, tandis que les plaintes de nombreux abonnés à ce sujet se répètent. Elle traduit une négligence professionnelle et un manquement aux responsabilités ; elle entraîne des factures erronées et incompréhensibles, provoque des litiges entre l’entreprise et les abonnés, et fausse les données de consommation sur lesquelles reposent les politiques de production, de distribution et de maîtrise de la demande.

Les équipes chargées des relevés ne sont pas seules responsables. La persistance de cette pratique engage la responsabilité de l’entreprise elle-même, en raison de la faiblesse du contrôle et de l’absence ou la faiblesse de vérification et de reddition de comptes. Il convient donc d’imposer aux agents concernés des relevés réels et réguliers, de faire apparaître clairement sur la facture les relevés précédent et actuel, de permettre à l’abonné de les vérifier, de les contester au besoin et de les faire rectifier, tout en enquêtant sur les cas d’estimations arbitraires et en établissant les responsabilités. Il faut également accélérer le passage aux compteurs intelligents.

Le citoyen ne peut maîtriser sa consommation s’il n’en connaît pas le niveau réel ; de même, l’entreprise ne peut planifier le réseau sur la base de chiffres estimatifs peu fiables. Il n’y a donc pas de culture énergétique sans mesure précise, ni de maîtrise de la consommation sans facture reflétant la consommation réelle.

Troisièmement : lancer un programme national permanent, « De la crise à la prise de conscience »

Le ministère de l’Énergie et la SOMELEC pourraient, en collaboration avec les communes, les écoles, les universités, les médias, la société civile et le secteur privé, lancer un programme national appelé à se poursuivre au-delà de la crise, plutôt qu’une campagne ponctuelle qui prendrait fin avec le rétablissement du courant.

Ses messages s’articuleraient autour de trois mots clés :

Connaître — Économiser — Participer.

Connaître : comment fonctionne le système électrique, pourquoi les coupures se produisent-elles et comment faut-il y réagir ?

Économiser : réduire le gaspillage, en particulier aux heures de pointe.

Participer : signaler les pannes, les branchements dangereux et l’éclairage public allumé en plein jour, et proposer des solutions.

La campagne devrait tenir compte de la diversité des publics visés et élaborer des messages et des outils pratiques adaptés aux ménages, aux secteurs commercial et industriel ainsi qu’aux administrations publiques. Elle devrait également être diffusée en arabe dialectal (hassaniya), en pulaar, en soninké et en wolof, à travers des émissions de radio et de télévision, de courtes vidéos et des illustrations, loin de toute terminologie technique complexe.

Dans ce contexte, la crise pourrait devenir un support pédagogique concret :

  • une leçon simplifiée sur le parcours de l’électricité, de la centrale au domicile ;
  • des concours scolaires destinés à mesurer le gaspillage dans les établissements et les quartiers ;
  • des visites pédagogiques des installations, une fois la situation stabilisée ;
  • l’association des imams et des leaders d’opinion à la sensibilisation, afin de montrer qu’éviter le gaspillage et préserver les ressources relèvent à la fois d’un comportement religieux, civique et environnemental.

L’enfant qui apprend aujourd’hui à éteindre un appareil inutilisé, à lire un compteur et à comprendre les principes de l’énergie solaire peut transmettre cette culture à sa famille. Ce rôle revêt une importance particulière dans une société comme la nôtre, où l’analphabétisme a reculé parmi les jeunes générations grâce à l’extension de la scolarisation, mais demeure plus présent au sein de certaines catégories plus âgées.

Quatrièmement : relier la maîtrise de la consommation à l’écocitoyenneté et à la transition énergétique

La crise devrait faire émerger un discours fondé sur cette idée : nous consommons l’électricité de manière rationnelle parce qu’elle est une ressource vitale et coûteuse, qui exige du combustible, des équipements et des investissements considérables ; son gaspillage accroît son coût économique et environnemental, épuise les ressources publiques et limite la capacité du pays à généraliser l’accès au service et à en améliorer la qualité.

Maîtriser sa consommation ne signifie ni se priver d’électricité ni renoncer au droit à un service stable. Il s’agit d’en faire un usage conscient : utiliser l’énergie lorsqu’elle est nécessaire, éviter le gaspillage, choisir les appareils les plus efficaces et, dans la mesure du possible, limiter l’utilisation des équipements à forte puissance aux heures de pointe. En ce sens, la maîtrise de la consommation devient un comportement citoyen et écologique qui concilie le droit du citoyen à l’électricité et son devoir de préserver une ressource nationale commune, sans exonérer l’entreprise et l’État de leurs responsabilités en matière de sécurisation de l’approvisionnement, d’entretien et de développement du réseau, de transparence et de qualité du service.

Dans ce contexte, il convient d’expliquer le lien entre la production d’électricité et la consommation de combustibles fossiles, ainsi que les émissions de gaz à effet de serre et de polluants atmosphériques qui en résultent et leurs effets sur le climat, l’environnement et la santé. Il importe également de mettre en valeur le potentiel considérable de la Mauritanie dans les domaines de l’énergie solaire et éolienne. La prise de conscience née de la crise pourrait servir à accélérer la transition vers un mix énergétique plus diversifié, plus sûr et plus durable, intégrant les énergies renouvelables, la modernisation du réseau, le développement des capacités de stockage et l’amélioration de l’efficacité énergétique dans les logements, les administrations et les usines. Les ménages et les institutions pourraient également être encouragés à produire une partie de leurs besoins en énergie propre grâce à des incitations financières, des facilités de crédit et des exonérations bien conçues, en préparant la mise en œuvre du principe de l’autoconsommation avec injection du surplus d’électricité dans le réseau. Cela suppose de créer, à l’avenir, des mécanismes permettant aux ménages et aux institutions qui produisent eux-mêmes leur électricité — notamment au moyen de panneaux solaires — de raccorder leurs installations au réseau public et d’y injecter l’électricité excédant leurs besoins. Ce surplus serait ensuite mesuré ; sa valeur serait déduite de la facture de consommation ou rachetée par la compagnie d’électricité selon des règles équitables et transparentes.

La transition énergétique ne saurait toutefois se réduire à l’installation non encadrée de panneaux solaires. L’extension de l’usage domestique de l’énergie solaire doit s’accompagner de normes strictes de qualité et de sécurité, de la qualification des techniciens et des installateurs, de services de maintenance, de la réglementation de l’importation des batteries et des panneaux, ainsi que de la mise en place d’un dispositif de collecte, de réemploi ou de recyclage des équipements usagés. Une énergie qualifiée de propre perdrait tout son sens si elle laissait derrière elle des batteries détériorées et des substances polluantes menaçant les sols, les eaux et la santé de la population.

Enfin, la transition énergétique doit être juste, non seulement dans la répartition de ses ressources et de ses bénéfices, mais aussi dans l’accès des différentes composantes de la société à la culture énergétique. Celle-ci ne doit pas rester l’apanage de certaines catégories ou classes, tandis que les plus vulnérables supporteraient le coût de l’électricité et des coupures en raison de leur manque d’information dans le domaine de l’énergie, notamment des énergies renouvelables, auquel s’ajoute la modestie de leurs moyens matériels. La véritable écocitoyenneté établit un lien entre la protection de l’environnement, l’équité dans l’accès à l’énergie et aux informations qui s’y rapportent, la bonne gestion des deniers publics et le renforcement de la souveraineté nationale. La maîtrise de la consommation ne serait alors plus une simple réponse temporaire à une crise passagère, mais s’inscrirait dans un projet national de long terme visant à bâtir un système électrique plus efficace, plus équitable, plus sûr et plus durable.

El Bouykhary Mohamed Mouemel

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