Une lueur pointe… L’aurais-tu perçue, ma chère cheville ?

Je comprends, ma chère cheville, que tu puisses agir, en bien ou en mal, sur ma mobilité physique. Mais les conséquences du mauvais traitement médical que tu as subi depuis bientôt un an vont bien au-delà : mes idées, mes sentiments, mes émotions et jusqu’aux errances de ma plume s’en trouvent perturbés.

Est-ce à cause de toi ?

Oui et non.

Oui, parce que les douleurs deviennent de plus en plus envahissantes, parfois même insupportables. Elles ne se limitent plus à toi : elles gagnent le pied, remontent le long de la jambe, tantôt aiguës, tantôt diffuses… Sans parler de cette immobilité, parfois partielle, parfois totale, qui rétrécit peu à peu mon monde.

Non, parce que, dans le cas présent, tu n’es peut-être, toi aussi, qu’une victime : celle d’erreurs médicales et de mauvaises manipulations articulaires commises par des professionnels de notre système public de santé qui n’auraient peut-être jamais dû exercer ce métier.

À qui la faute ?

À eux ?

Au malade ?

À ceux qui dirigent le système ?

Ou faut-il chercher la responsabilité ailleurs ?

Kham…

Je fermerai les yeux. Je me boucherai les oreilles.

« Tu n’es pas là pour juger », me soufflent mes voix intérieures.

Mais quelles autres voies me reste-t-il ?

Une EVASAN à l’étranger, comme l’appellent les militaires ? Une évacuation sanitaire vers des soins plus adaptés ? Mes amis et conseillers — médecins de chair comme algorithmiques — sont unanimes : il faut consulter un chirurgien orthopédiste spécialisé dans le pied et la cheville ou, si nécessaire, un podologue. Peut-être même les deux.

Mais où les trouver dans mon pays ?

Sinon, que puis-je faire d’autre que « quémander » une EVASAN ?

Que de pages blanches depuis que je cherche une réponse ! Comme si j’écrivais désormais avec ma pauvre cheville. À force de chercher son chemin, ma plume semble s’être égarée dans mon corps : elle frôle un muscle, bute contre une articulation, puis demeure entièrement crispée autour de cette vilaine entorse.

La douleur ne serait-elle pas la plus dramatique des écritures ? Sans encre ni papier, elle grave ses mots — ses maux — dans la chair de son lecteur malgré lui : le malade.

Ma plume s’y trouve-t-elle piégée ?

Je le crains.

— Pourquoi mes SOS restent-ils inaudibles ? me demande-t-elle.

— Moi, je les entends. Je les répercute. Je tends l’oreille pour en écouter les échos. Mais rien ne vient. Peut-être n’ai-je pas frappé à la bonne porte.

Une voix intérieure tente de me rassurer :

— Ne désespère pas. À mesure que ton cas s’aggravera, les destinataires de tes SOS deviendront plus réceptifs. Sois patient. Cela viendra. Mais il faudra, pour y parvenir, que ta souffrance déborde encore davantage, qu’elle devienne vraiment lancinante et qu’elle dure encore longtemps.

— Cela fait déjà un an.

— Dans votre cas, il en faut bien davantage.

— Si telle est la solution, je suis sur la bonne voie. Hélas.

Quelle horrible consolation !

Comment libérer ma plume de cette cheville autour de laquelle elle s’est nouée ?

« Pour qu’elle aille où, si ce n’est en moi ? » me suis-je demandé, avant de me ressaisir : le monde est grand ; il ne se réduit pas au nombril d’un auteur chancelant.

Cependant, la douleur impose ses contraintes. Elle rétrécit jusqu’aux champs de l’errance et de l’évasion. Cette écriture sans mots, violente et restrictive, console-t-elle ou prolonge-t-elle la souffrance au-delà de la chair ?

Je n’ai peut-être pas besoin de vous le dire : malgré tout, je m’accroche à une lueur à peine perceptible. Une lueur embryonnaire finira bien par éclore. Car une autre voix intérieure me souffle :

« Aucun droit ne se perd tant qu’il est porté par l’espoir. »

Une entorse à la cheville et ses complications, même très graves, n’y mettront pas fin. Il y aura toujours, quelque part, une oreille attentive.

Quand elle fera signe, comment lui dire merci ?

Le vent de l’espoir qui soufflera sur mon visage s’en chargera. Elle le lira dans ses errances de plume et ses mots chancelants.

L’oreille attentive se reconnaîtra, n’est-ce pas, Monsieur le Ministre ?

Colonel (e/r) El Boukhary Mohamed Mouemel

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