
Je suis l’un des grands admirateurs — et amis — de la diva mauritanienne Malouma Mint El Meidah.
Elle m’a récemment envoyé une étude que lui a consacrée Catherine Taine-Cheikh, linguiste et anthropologue, fine connaisseuse des cultures mauritaniennes.
Dès la première lecture, un sentiment s’est imposé à moi :
Bravo, l’artiste. Merci, la chercheuse.
Cette étude, bien qu’elle remonte à près d’une décennie, garde une étonnante actualité.
Elle révèle ce que beaucoup pressentaient sans toujours le dire : derrière la voix libre et chaude de Malouma se cache une pensée, une conscience, une force d’âme.
Car chez elle, la musique n’est pas seulement art : c’est un acte de lucidité et de résistance.
La voix qui ose…
Mes connaissances en musicologie sont modestes ;
ce qui ne m’empêche pas de mesurer la justesse du regard de Catherine Taine-Cheikh.
Elle relie avec élégance l’engagement politique et la révolte artistique de Malouma à ses audaces musicales : un jazz saharien, un blues du désert, une fusion où la tradition dialogue avec le monde.
Mais au-delà de ces escapades sonores, c’est surtout dans la parole que la chercheuse a vu clair.
Là se joue la véritable révolution de Malouma : son langage.
Elle bouscule les codes poétiques classiques, ceux de la métrique arabe ou hassaniya.
Souvent autrice de ses textes, elle écrit selon une prosodie libre bien propre à elle, souple, vivante — celle du cœur.
Et quand elle chante, sa voix, belle et puissante, jaillit du sable et de la conscience : elle emporte le souffle du pays tout entier.
Dans Habibi habeyytou (“Mon chéri, je l’aime”), elle ose dire l’interdit.
Elle exprime haut et clair les émotions longtemps refoulées : le désir, la tendresse, la solitude.
Là où d’autres se taisent, elle parle.
Là où la pudeur étouffe, elle libère.
Son audace n’est pas provocation : c’est une manière d’être soi-même, d’être vraie,
sa manière de rappeler que la femme mauritanienne, elle aussi, a une voix et un cœur à chanter.
L'art et l'engagement
Chez Malouma, la chanson devient action.
Loin de se limiter à la politique partisane, elle élargit sa parole à des causes universelles :
l’écologie, la justice sociale, la dignité humaine, la lutte contre le dérèglement climatique.
Elle chante pour la Terre, pour la femme et pour elle-même.
Chaque note devient cri, chaque mélodie prière.
Dans un monde où tant de griots “vendent” leur art selon la loi du marché — l’offre et la demande —,
elle choisit la fidélité à soi.
Elle chante ce qu’elle croit, non ce qu’on lui commande.
Et ce courage authentique, plus fort et plus expressif que bien des discours, fait d’elle une pionnière.
Deux femmes, deux destins
Le parallèle entre Dimi Mint Abba et Malouma Mint El Meidah s’impose de lui-même.
Toutes deux appartiennent à la première génération de musiciennes mauritaniennes à avoir grandi dans un pays indépendant.
Elles ont porté la musique maure au-delà des frontières, l’ont hissée à un rang d’art majeur, et ont marqué la mémoire collective.
Mais leurs trajectoires diffèrent.
Dimi, l’étoile de la pure tradition, n’était pas aussi engagée politiquement.
Elle incarnait la convivialité, la grâce, la sagesse du peuple.
Sa bonté, sa simplicité, son charisme et surtout sa voix sublime faisaient d’elle une légende.
Son rire et sa maîtrise parfaite des rythmes lui donnaient cette aura rare des artistes nés pour unir.
Malouma, elle, avance sur un autre registre :
très audacieuse, plus introspective, très consciente de la nécessité de faire bouger les lignes.
Sa créativité débordante se nourrit d’une profondeur personnelle, riche et complexe.
Et elle aussi a une voix magnifique — chaude, ample, vibrante —,
mais qu’elle emploie à sa manière : non pour plaire, mais pour dire.
Là où Dimi célébrait l’harmonie, Malouma interroge la dissonance.
Là où Dimi chantait la beauté du monde, Malouma y ajoute les blessures du monde.
Elles sont, au fond, deux visages d’une même continuité :
l’une garde naturellement la mémoire des traditions,
l’autre ouvre volontairement les portes de l’avenir.
Et si leurs chemins diffèrent, leur souffle est le même :
celui d’un art qui refuse de se taire.
L'écho et la gratitude
En refermant l’étude de Catherine Taine-Cheikh, j’ai compris que son texte me replongeait dans les dialogues musicaux :
il prolonge celui du son et du sens, de la tidinit et de la parole —
celui de Moktar Ould Meidah et de Mohamedine Ould Sidi Brahim, que j’évoquais ailleurs.
Alors oui :
Bravo, Malouma — pour avoir chanté ce qu’on n’osait dire.
Merci, Catherine — pour avoir su l’entendre et le dire à ton tour.
El Boukhary Mohamed Mouemel
Nouakchott, 17 mars 2017

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