Compter les grains de sable de la Terre, une rencontre entre Cheikh Mohamed El Mamy et Mohamed El Moktar Ould Bah

Je cherche un livre : "La littérature juridique et l'évolution du malikisme en Mauritanie".

Je l'ai lu à la fin des années ''80'', quand je l’ai découvert dans la bibliothèque d'un parent, que je remercie infiniment. Il s'agit de l'ancien ministre, Abdel Azize Ould Ahmed(*), plus connu dans l’entourage familial sous le nom de : Ezzi,( عزي). Qu'Allah lui accorde bonne santé et longue vie.

Depuis, je n'ai pas eu la chance d'obtenir cet ouvrage malgré les tentatives entreprises de ma part. Pourtant, beaucoup de mes lectures continuent de m'y renvoyer. Par exemple : hier, j'ai lu les conclusions d’une étude scientifique réalisée par un astraunome américain publiées par le quotidien national, ''Horizons'' (**), consacrée aux probabilités- ou possibilités- de la vie sur la planète Mars et, plus généralement, la vie dans l'univers extra terrestre plus ou moins lointain.  L'auteur y avance sur un chiffre qui donne le nombre des grains de sable que compte la Terre : 1 milliard de milliards (10 puissance 17).

Mohamed El Moktar Ould Bah, un grand chercheur et professeur mauritanien émérite, qui est l’auteur du livre que je cherche, en donne lui aussi une estimation chiffrée. Il le fait dans cet ouvrage en image, qu’il a écrit à la fin des années « 7O », comme thèse de doctorat en littérature. Il y a pris soin d'expliquer la méthode de calcul qu'il a utilisée pour obtenir le chiffre qu'il avance.

 On peut se demander alors, ou même s'étonner : quel rapport entre ces calculs, au caractère géophysique, et littérature ?

La démarche du chercheur, doctorant à l’époque, rentre dans le cadre de la préparation de sa thèse. Ses recherches l’ont conduit à la réalisation de cette étude littéraire très poussée(***) au sujet d’œuvres de plusieurs érudits de son pays. À quelques rares exceptions près, les thèmes traités, les visions et méthodes suivies par ces ulémas, restent pour l’essentiel circonscrits dans l’espace traditionnellement connu des sciences islamiques. Naturellement, l'illustre savant du 18ème et 19ème siècle, Cheikh Mohamed El Mamy, s’y intègre ; mais en même temps, il fait exception ! Ce paradoxe n'a pas échappé à la curiosité de Ould Bah, grand chasseur des subtilités dans les approches et raisonnements intellectuels.

Observant l'homme sous un angle plutôt différent des autres oulémas, il n’a pas manqué de mettre en relief les spécificités de savant sans pareil parmi ses contemporains, en soulignant son érudition sans égale à l’époque, sa grande vision politique à travers l'analyse de ses œuvres, littéraire et juridique,(****), ainsi que sa dimension scientifique au sens moderne du terme.

 Pour étayer son raisonnement concernant le côté scientifique, le chercheur doctorant a souligné que Cheikh Mohamed El Mamy  a été- par exemple- le premier homme du monde arabe, ou peut-être dans le monde- à quantifier, à sa façon, les grains de sable que compte la Terre.

  Cheikh Mohamed El Mamy l’a fait effectivement dans le poème hassanya suivant :

  " أَلَفَ حْصَيَّ حَبَّتْ بَشْنَّ +++ وَلَفْ احْبَيْبَ كَلْبَ اهْبِيلَ

 (pour : "قلب", lire : "Gueleb")

وَلَفَ امْنَ اهْبِيلَ فَطْرَتْنَ +++ والْفَ الْفَطْرَ خنْطَرْ فِيلَ

والْفَ اخْناطَرْ هُومَ مَدْنَ +++ وَلْفَ أمْنَ الُمَدْنَاتْ اعْكَيْلَ

 و الْفَ اعْكَلْ دُونِ ذَرْعَتْنَ +++ وَ الْفَ امْنَ الذَّرْعَ لَكْبَيْلَ

(lire : « legbeylé)

والْفَ امْنَ الْكَبْلَ يَمَنَّ +++ والْفَ امْنَ الْيُمُونْ ادْخِيلَ

و اخْمَسْ طَعْشَرْ (15) دَخْلَ جُبْنَ +++  فِيهَ حَمْلَ ثَّوْرْ اعْدِيلَ".

En choisissant la versification, pour exprimer et expliquer de la sorte son raisonnement, Cheikh Mohmed Elmamy s’inscrit dans une vision de la poésie dominante à l’époque. Dans ces contrées, s’exprimer par la poésie était perçu comme une excellente aide pédagogie, qui sert d’outils didactiques attractifs, qui facilite la mémorisation ; et, en même temps, les sonorités musicales et subtilités du langage poétique apportent une valeur ajoutée aux notions que les mots véhiculent.

Exploitant à fond ces atouts, Cheikh Mohamed El Mamy s’attache à déployer une démonstration à l’énoncé pas trop simple, qui repose sur la métaphore en hassanya.

Il fait beaucoup usage d’un langage imagé, inspiré par la géographie et l’agriculture. Le grain de blé est son étalon de base, son unité de mesure. La toponymie associée aux formes de terrain lui sert de valeurs quantitatives. Il ne les perçoit pas comme des objets physiques, mais plutôt comme des volumes abstraits mesurables suivant une échelle exponentielle.

Sauf dans le dernier et avant dernier vers, il multiplie toujours successivement par mille (×1000) les ''objets/volumes'' ainsi choisis suivant cette échelle métaphorique croissante.

Bien entendu, la terminologie qu'il emploie a très peu de rapport avec celle en vigueur dans le domaine des mathématiques comme on les connait aujourd'hui. Ce qui ne rend pas son énoncé facile à saisir.

Le lecteur doit avoir toujours présent à l’esprit que la mesure est effectuée, au départ du processus du raisonnement, grâce à l’instrument de mesure que constitue le volume du grain de mil, qui égale 1000 unités. Ce rappel de mémoire, en permanence requis, ne simplifie pas non plus la compréhension !

L’ayant personnellement essayé plusieurs fois, j'avoue que, malgré toutes les explications que l’on m’a données, la ‘’visibilité’’ de la démarche reste toujours malaisée pour moi, comme pour le commun des mortels, certainement.

En effet, ils ne doivent pas être très nombreux, ceux qui sont intellectuellement ''outillés'' pour saisir cette profondeur scientifique qui caractérise Cheikh Mohamed Elamamy que certains entourent de mythes.  Mohamed El Moktar Ould Bah est certainement le premier chercheur mauritanien à la reveler  et à comprendre toute sa portée, notamment les affirmations à caractère géographique et scientifique de cet érudit hors pair.

Loin de toute mythologie, il explique rationnellement, dans un langage moderne, accessible à tout le mode, les propos de Cheikh Mohamed El Mamy.

Mieux : preuves à l’appuie, il démontre leur pertinence, en procédant lui-même à des calculs pour savoir nombre de grains de sable que compte la Terre en appliquant les procédés et méthodes mathématiques modernes. Les résultats qu’il a obtenus vont dans le sens des ‘’quantités’’ avancées par Cheikh Mohamed El Mamy.

Une belle rencontre scientifique entre deux hommes immenses, séparés par plus d’un siècle et demi !

  El Boukhary Mohamed Mouemel 

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(*) : Arrière petit fils de Cheikh Mohamed El Mamy sur lequel nous reviendrons très souvent dans ce papier.

(**) : HRIZONS N°6622 du mercredi 21 octobre 2015.

(***) : Il y a plusieurs témoignages de critiques et d’universitaires à ce sujet dont celui du chercheur, écrivain et diplomate Abdel Kader Ould Mohamed : "la littérature juridique et l'evolution du Malikisme en Mauritanie...
par Abdel Kader Ould Mohamed (Articles), mercredi 2 mai 2012, 02:59"

(****) : Si ma mémoire est bonne, il cite, comme exemple de cohérence intellectuelle dans ce domaine, deux œuvres de Cheikh Mohamed El Mamay, écrites respectivement en poésie et en prose : 

1.    ( على من ساد ) : un long poème, à l'accent guerrier et polémiste, qui constitue de fait un programme politique, une vision stratégique et un appel pour la conquête du pouvoir par les zwayas.

2.   (كتاب الباية) : un livre de droit musulman ( فقه ) adapté aux sociétés bédouines, comme l'indique son titre. Il s'y attache à solutionner en éditant des règles pour la gestion des questions propres à la société bédouine dans le milieu sahelo saharien, celui justement de Ceikh Mohamed El Mamy. Ce livre constitue en réalité l'outil technique, juridique et réglementaire, complémentaire de sa vision politique et stratégique, évoquée précédemment.

Pour consulter la version arabe, cliquer ICI.

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