Une délégation du conseil de Sécurité en Mauritanie : ce que ses membres n'ont pas dit ouvertement à propos de la vision du Président Aziz (dossier)

Hier, 20 octobre, une importante délégation forte de 15 membres, constitués des ambassadeurs des pays membres du conseil de sécurité est arrivée en Mauritanie. Elle est venue dans le cadre d’une visite de travail avec le G5 Sahel, une visite qui a débuté le 19 au Mali et qui se terminera le 22 au Burkina Faso.

 Sa mission : vérifier l'état d’avancement de l’opérationnalisation de la Force Conjointe G 5 Sahel et préparer des éléments d’appréciation conséquents en vue de la réunion prochaine des bailleurs de fonds qui aura lieu très prochainement sous l’égide de l’ONU.

La délégation a été reçue hier par le Président de la République.

Une force de conviction impressionnante chez président mauritanien !  

A leur sortie de l’audience, les ambassadeurs d’Italie, d’Ethiopie et de la France se sont exprimés, chacun, au nom de la délégation onusienne pour dire  leur satisfaction de l’audience que venait leur accorder le Président Aziz, en soulignant la pertinence de son analyse.

Mais à y voir de plus près, à lire entre les lignes de leurs propos *, on sent que les ambassadeurs étaient fascinés et impressionnés par la lucidité de leur interlocuteur mauritanien. Ce qui n’est pas vraiment surprenant pour qui suit l’attitude du chef de l’Etat mauritanien sur ce dossier et sa vision stratégique en matière de sécurité et de politique de défense en général.

Dejà il y a quelques semaines, le Président français de son côté a exprimé des sentiments allant dans le même sens, confirmant la force de conviction d’Ould Abdel Aziz. Manquant encore d’expérience, il l’a fait d’une manière pas très protocolaire, se croyant hors micro.  «Très dur, mais il maîtrise très bien son truc », lança Macron à propos du président mauritanien.

C’était juste après une réunion à New York qui a regroupé, outre Manuel Macron et Mohamed Ould Abdel Aziz, les autres chefs d’Etats du G5 Sahel -excepté le Tchadien, et le Président guinéen en sa qualité de Président en exercice de l’UA, ainsi que le Secrétaire Général de l’ONU, le chef de la diplomatie de l’UE et un représentant de l’administration américaine.

Certains - et nous en faisons partie-  déduisent des propos « macroniens » que le président mauritanien a dû tenir tête au jeune et fougueux président français lors des échanges durant cette réunion. Probablement des désaccords entre les deux hommes auraient apparu. Sans doute qu'ils porteraient sur la coopération militaire et sécuritaire, notamment sur ses aspects qui touchent aux risques de la délocalisation de la lutte contre le terrorisme et aux conséquences aggravantes de la fracture Nord-Sud en matière d'insécurité. Deux sujets très importants pour le Président mauritanien !

 Aziz réfute la délocalisation de la lutte contre le terrorisme.

Il ne prononce presque jamais le terme « délocalisation de la lutte contre le terrorisme ». Il faut reconnaître que cette expression n’est pas encore en vigueur dans le monde. Mais, paradoxalement le chef de l’Etat mauritanien en sait le contenu. En tout cas, il le prend en compte dans sa politique de défense et de sécurité : il se refuse à toute démarche qui fera supporter le fardeau de la lutte contre le terrorisme par les pays du Sahel, évitant ainsi de tomber dans ce mauvais et dangereux piège que constitue ce que l’on doit appeler la « délocalisation de la lutte antiterroriste ».

 En effet, plusieurs stratégistes et géopoliticiens voient dans certaines politiques de coopération sécuritaire, notamment celles menées par l’Europe, par les Etats-Unis et par d’autres pays occidentaux, une tendance visant à éloigner des territoires de ces pays le combat contre le terrorisme et contre la criminalité transnationale. Cela se traduit par le fait que leurs efforts en matière de coopération sécuritaire se limitent le plus souvent à apporter un soutien limité, susceptible de maintenir ces menaces le plus loin possible de leurs frontières et de les contenir dans des proportions acceptables pour eux.

Le Président mauritanien est parait-il très conscient des risques que comporte pour le Sahel une telle vision. En réponse, il exprime toujours avec force et clarté ses convictions, exigeant de ses partenaires et alliés un engagement serieux à même de venir à bout de la menace, et non seulement de l’affaiblir jusqu’à un « seuil tolérable » ou de la déplacer d’une zone vers une autre.

Lutter contre la fracture Nord-Sud, l’autre pilier de la vision sécuritaire d’Aziz

D’un autre côté, pour le Président Aziz, un engagement efficace contre le terrorisme et la criminalité transnationale passe inévitablement par la réduction du fossé qui sépare les pays du Nord et ceux du Sud en matière de développement. Plus précisement, une lutte réellement conséquente contre l’émigration illégale, par exemple, est à ce prix, selon lui.

Sa vision en matière  de coopération sécuritaire se traduit par des demandes et propositions en vue de réduire ces écarts énormes que l’on observe entre les pays développés et les pays en voie de développement. C’est le sens qu’il donne au couple : sécurité et développement. Selon sa démarche, par rapport à cette thématique, les pays riches doivent consentir beaucoup plus d’efforts pour ralentir, puis diminuer cette fracture qui les éloigne dans tous les domaines des nations pauvres, et qui continue, en s’aggravant jour après jour.

La création du G5 Sahel, dont l’initiative lui revient, participe de cette approche d’Ould Abdel Aziz fondée sur l’association de la sécurité et du développement, comme un couple, à la fois, indissociable et transfrontalier. Autrement dit :  pour le Président mauritanien, le G5 Sahel n’est pas seulement un lieu de concertation et une voix commune de revendication pour les pays membres, c'est aussi et surtout, une espace d’échange permettant à ceux qui y adhèrent et aux pays et instances, ou institutions, qui y collaborent ou qui coopèrent avec, de travailler ensemble en vue de réduire les inégalités et d’offrir le maximum de chances aux uns et autres en matière de développement et de sécurité. 

Colonel (E/R) El Boukhary Mohamed Mouemel

Président du COTES (Centre  Oum Tounsi pour les Etudes Stratégiques)

Elboukharymouemel@yahoo.com

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Ce qu’ont dit en substance les ambassadeurs de France, d’Ethiopie et d’Italie à la presse à leur sortie hier de l’audience avec le Président mauritanien, (Source : AMI).         

  • L’ambassadeur de France : « … un entretien important avec le Président de la République dans lequel il a d’abord marqué avec beaucoup de force l’engagement résolu et exemplaire de la Mauritanie dans le combat non seulement contre le terrorisme mais contre l’ensemble des trafics qui le nourrissent. (…)  le Président de la République a également, sans ambiguïté, souligné la nécessité d’un soutien résolu de la communauté internationale à travers, en particulier, l’action du conseil de sécurité », avant d’indiquer que « le message était clair » et qu’ils sont « tous reconnaissants au Président mauritanien pour la clarté de son message et pour la clarté de son appel à une mobilisation rapide avec tous les moyens appropriés contre le terrorisme à travers la force du G-5 Sahel3 ».
  • L’ambassadeur d’Ethiopie : «  un échange de vues très utile avec Son Excellence le Président de la République », ajoutant que « l'analyse, qu’ils ont reçue du Président leur,  a montré la complexité du défi auquel la région est confrontée et le sérieux avec lequel la région tente de relever ce défi. Il a par la suite indiqué qu’ils sont convaincus, après cette audience avec le Président, « que la communauté internationale a vraiment la responsabilité de faire tout ce qui est nécessaire non seulement dans la lutte contre le terrorisme, mais aussi dans le domaine du développement ».
  • l’ambassadeur d’Italie : « l’entretien avec le Président de la République était très franc, très intéressant et utile pour tous le conseil de sécurité qui a pu entendre des propres paroles du Président de la République et de ses ministres, qui étaient naturellement présents à la réunion, l’importance des défis auxquels la Mauritanie et les pays du G-5 Sahel sont confrontés » . Et il a souligné qu’ils ont entendu le point de vue intéressant du Président de la République sur les causes et ce qu’il faut faire dans le futur proche, indiquant qu’il pense que pour tous les membres du conseil c’était un moment d’intérêt et qu’ils rapporteront à New York des éléments très utiles pour la discussion.

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