Damane : un décret légal et illégitime, à annuler

La région de l’Inchiri, particulièrement Damane, Lemedenné et leurs environs, fait aujourd’hui l’objet d’une attention médiatique et d’une vigilance populaire sans précédent. Le motif : le « décret n° 2026-097 PM/MMI portant octroi de cinq permis de recherche pour les substances du groupe (2) au profit des sociétés minières ».

Pourtant, les populations n’en ont pris connaissance que très tardivement, au moment où les sociétés d’exploration minière concernées commençaient à le mettre en application. Fortes de l’autorisation en bonne et due forme qui leur est octroyée par l’État, celles-ci semblent estimer qu’elles n’ont pas de comptes à rendre aux citoyens qui habitent ces zones et y investissent depuis des générations. Leur mobile principal paraît être la recherche du gain, bien davantage que la compréhension et le respect des préoccupations et des aspirations des populations locales. Les implications environnementales, socioéconomiques et culturelles de leurs travaux risquent ainsi d’être reléguées au second plan.

Le territoire lié à la tribu, mais pas le tribalisme

Dans les régions du nord de la Mauritanie, y compris l’Inchiri, la faible densité du peuplement pourrait « aveugler » les entreprises minières et les opérateurs économiques avides de gains : les voix susceptibles de s’élever pour contester leurs activités y sont beaucoup moins nombreuses que dans le reste du pays. L’appropriation tribale des territoires y est moins manifeste que dans les deux Hodhs, l’Assaba ou le Trarza, par exemple. Toutefois, comme partout dans le pays, ces régions abritent des ressources agropastorales dont les tribus se répartissent traditionnellement l’usage selon des pratiques et des droits coutumiers profondément enracinés. Ceux-ci continuent de structurer leur rapport à la terre. L’État le sait et compose avec les tribus, tout en rejetant le tribalisme. Cette contradiction n’est qu’apparente.

Dans notre pays, comme dans d’autres régions du monde, une tribu désigne un groupe humain souvent uni par des liens de parenté, réels ou supposés, des alliances, des coutumes et un territoire partagés. L’entraide et la solidarité en font la force. L’appartenance tribale constitue un élément essentiel de l’identité de l’individu, au même titre que l’espace géographique auquel sa tribu est historiquement rattachée[i]. Le tribalisme, lui, renvoie à une mentalité fermée du type « nous contre les autres ». Son instrumentalisation politique constitue un danger lorsque les appartenances tribales ou ethniques servent à accéder au pouvoir ou à s’y maintenir, à répartir les ressources selon ces appartenances ou à créer des tensions au sein de la population.

L’Inchiri ne fait pas exception : il est habité par des tribus très attachées à leur terroir. Comme dans bien d’autres régions du pays, l’usage des pâturages y est largement partagé. L’accès aux points d’eau peut, en revanche, être parfois soumis à des restrictions imposées par les familles ou les groupes qui en sont propriétaires.. Quant aux zones cultivables et oasis, elles restent marquées par de fortes empreintes d’appropriation tribale ou familiale

Annuler le décret… et investir autrement

Le décret en question est un acte juridique qui semble conforme à la loi sur le plan formel. Cette apparente légalité ne suffit toutefois pas à établir sa légitimité. La légalité relève de la conformité aux textes, tandis que la légitimité tient d’abord au consentement et au sentiment de justice : l’acte est-il accepté et jugé fondé par ceux qu’il concerne ? C’est sur ce terrain que le décret est fortement contesté.

Il est profondément rejeté par les populations concernées, qui le considèrent comme injuste sur les plans historique, politique et démocratique. Leur demande est claire et nette : l’annulation rapide, pure et simple de ce décret. À la place, de nombreuses voix réclament des investissements qui respectent l’environnement et mettent en valeur les ressources agropastorales de la région. Mobiliser les populations et les associer activement à ces projets est une condition sine qua non de leur réussite. Une telle mobilisation signe la condamnation définitive de ce fameux décret, malheureux pour l’Inchiri, comme elle devra contribuer efficacement à rétablir la confiance entre les administrés de la région et les administrateurs du pays.

 El Boukhary Mohamed Mouemel

 

 

 

Connexion utilisateur