
Comme je l’ai déjà confié, je me suis plongé sans retenue dans le second chapitre de « L’Odyssée des nomades modernes ». Un sentiment double m’a accompagné au fil des pages : la différence et la continuité s’y croisent. Le dialogue avec la nature et ses contrastes continue, et se voit prolongé par un autre : celui de l’homme et de la société, dans leurs mouvements, leurs luttes et leurs fragiles équilibres.
Si les reliefs et la planimétrie- Tamourt N’Aaj, Elb Ad’dar, le Bonhomme de Bilingan, les palmiers-dattiers et les baobabs- furent mes premiers interlocuteurs, ils continuent de hanter et d’adoucir mon esprit. Mais voici que surgit Kabadi, jeune élève du Coran, voyageur à bord d’un vieux camion cahotant. Autour de lui, les passagers s’entassent presque les uns sur les autres- certains dans la cabine, la plupart dans la caisse, serrés entre les bagages. Le moteur gémit, haletant, tandis que le camion progresse à travers les plaines du Tagant, soulevant la poussière d’un désert bien vivant sous son calme apparent.
Ainsi le voyage continue jusqu’à ce que la ligne de l’horizon s’ouvre sur des bouquets de palmiers ornant des maisonnettes et masures : N’Beika.
N’Beika n’est pour eux qu’une halte- brève, mais parlante- où se révèle toute la complexité d’une société en mutation. Le vieux camion cahotant, oscillant en zigzag sur la piste, devient la métaphore de ce monde hésitant entre tradition et changement.
En lecteur habité, je retrouve dans la dynamique multiforme de ce paysage des fragments de ma propre enfance : l’école coranique itinérante de ma famille, les longues traversées à dos de chameau, la poussière du crépuscule, la voix du maître sous la tente. Et plus tard, les premières aventures d’adolescent — fier de son autonomie — lors de mon premier voyage entre Tidjikja et Moudjéria, sans accompagnateur, comme un premier envol dans le désert — et, déjà, dans la vie.
Suis-je le seul à m’observer dans les miroirs de cette odyssée des nomades que nous sommes tous — citadins ou bédouins ? Peut-être que non.
En Mauritanie, les enfants suivaient- et suivent encore souvent- des itinéraires éducatifs comparables à celui de Kabadi, mais avec des degrés variables selon le milieu d’origine. Le modèle le plus abouti se rencontrait chez les familles de marabouts- ces lettrés gardiens du savoir religieux-, suivies de celles des guerriers, ces derniers mettant l'effort dans la formation plutôt sur la bravoure. Plus on descendait dans l’échelle sociale, plus les formes d’instruction se faisaient fragmentaires, marquées par les contraintes du quotidien et la précarité des moyens. Ainsi, la répartition du savoir reflétait fidèlement la stratification du monde nomade et la société traditionnelle, où l’accès à la connaissance demeurait un privilège lié au statut, davantage qu’un droit partagé.
Aujourd’hui encore, malgré les efforts des institutions comme l’UNESCO et les slogans de « l’éducation pour tous », cette fracture subsiste, silencieuse mais tenace. Elle nous interroge : en matière d’égalité des chances, avançons-nous vraiment, ou ne faisons-nous que répéter, sous d’autres formes, les hiérarchies d’hier ? Daha Taghi ne formule pas explicitement ce dilemme de l’absurde- celui de l’homme moderne, pris entre progrès proclamé et stagnation réelle-, mais notre dialogue silencieux y ramène inévitablement.
Une autre préoccupation commune surgit à N’Beika : l’écologie. Dans ce hameau, « la nature et l’homme s’entrelacent dans une danse subtile, à la fois harmonieuse et conflictuelle ». L’homme lutte pour sa survie tout en respectant la logique du milieu, s’ingéniant à composer avec lui plutôt qu’à le dominer.
Mais l’introduction du palmier-dattier- symbole de vie, d’adaptation et de conquête végétale — ne trahissait-elle pas, sous ses allures bienfaisantes, « un subtil empiètement sur l’écosystème originel » ? Certainement pas ! Car cette intrusion, loin d’être une atteinte, exprimait au contraire « une adaptation vitale : un compromis fragile entre les nécessités humaines et les exigences du milieu ». Ici, l’homme n’imposait pas sa loi à la nature : il composait avec elle, humblement, selon les rythmes du vent et les caprices de l’eau. En vérité, l’introduction du palmier-dattier à N’Beika incarnait déjà- avant même que les mots n’existent- l’esprit de ce que nous appelons aujourd’hui « agroécologie » et « agrométéorologie » : l’art d’habiter la nature sans la blesser, d’en tirer la vie sans en rompre l’équilibre.
En somme, N’Beika et ses palmiers-dattiers nous offrent un bel exemple- très ancien- de cette alliance subtile entre l’homme et la nature, entre la mémoire du sol et le cycle rythmé des saisons. Une leçon venue du désert, pour un monde moderne qui, souvent, oublie que l’adaptation est une forme d’intelligence, et la mesure une forme de grandeur.
Colonel (e/r) El Boukhary Mohamed Mouemel- « Le Colonel vert »
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Notes :
(*) Lecture du 2ème chapitre de L’Odyssée des Nomades modernes, de Daha Taghi.
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