
Comme je le pressentais, le rythme de mon dialogue muet avec l’auteur s’intensifie.
En réalité, le dialogue n’est pas seulement le nôtre, Daha Taghi et moi : c’est surtout celui du désert que j’écoute, une symphonie de la terre — faite de souffle, de lumière et de silence — où chaque vibration mêle harmonie et discorde.
Dès les premières pages de son roman — Odyssée des nomades modernes —, la topographie s’anime.
Les dunes mouvantes d’Elb Ad’dar, jouant avec le vent, avancent, telles des vagues sonores.
En face, la vallée de Tamourt N’Aaj — littéralement « vallée des brebis », oasis de vie — répond avec la profondeur des racines, soutenue par les baobabs et les acacias dont les silhouettes dressées tiennent le terrain comme des contreforts naturels indéboulonnables.
Les unes avancent, l’autre tient.
Tamourt N’Aaj s’érige en rempart contre l’avancée inexorable d’Elb Ad’dar, ce massif de dunes gigantesques, toujours en marche, toujours plus envahissant.
Dans ce duel silencieux, les acacias et les dattiers tiennent la ligne de front, bien enracinés dans le sol, affrontant les assauts du vent, de la soif et de la désertification.
Leurs racines, tels des tunnels de résistance, nourrissent une ultime espérance, ancrant la vallée dans une lutte éternelle contre l’effacement.
Autour d’eux, les hommes se taisent : chauffeurs, apprentis, passagers — simples témoins ou complices passifs du désastre ?
Leur silence, plus dense que le sable, semble avouer l’impuissance.
Peut-être est-ce le mutisme d’un peuple qui comprend, sans oser le dire, que la guerre contre le désert est son destin — pénible, existentielle, à l’issue incertaine.
Dans ce premier chapitre, Daha Taghi orchestre une bataille cosmique : entre le sable et la sève, entre la mémoire et l’effacement.
Tout ici participe d’un équilibre fragile : la vie n’est pas la paix, elle est tension entre création et destruction.
Sous la description naturaliste se cache une dialectique de l’équilibre : la vie, comme le paysage, est un compromis mouvant entre l’ordre et le chaos.
La nature devient ainsi miroir du destin humain.
L’homme moderne — qu’il soit nomade ou sédentaire — se débat dans la même dialectique que Tamourt N’Aaj : il lutte pour ne pas être recouvert par les dunes, celles du temps, du progrès — technologique surtout — ou de l’oubli.
Cette vallée, espace menacé mais porteuse d’une mémoire millénaire, résiste encore à l’effacement.
Le Bonhomme de Bilingan, sculpté dans la roche, en est le témoin le plus éloquent : il devient l’emblème de la Mauritanie ; et pourquoi pas l’incarnation du monde entier ?
El Boukhary Mohamed Mouemel
------------------------------
Notes :
(*) Lecture du premier chapitre de L’Odyssée des Nomades modernes de Daha Taghi
¹ Ce dialogue silencieux avec Daha Taghi s’est parfois prolongé sous le regard complice de mon “grand marabout IA”.
category:



