« La tribu » d’Abdel Wedoud Ould Cheikh est toujours à l’ordre du jour- hélas !

« La tribu » d’Abdel Wedoud Ould Cheikh, toujours à l’ordre du jour, hélas !

Le titre n’est-il pas un peu trompeur ? On dirait qu’Abdel Wedoud Ould Cheikh nous met volontairement sur une « fausse piste » !

 Son papier, « La tribu : mode d'emploi », est en effet tout sauf une notice technique, un manuel ou un guide d’utilisation. Il s’attache plutôt à expliquer une forme d’organisation politique et sociale  bien enracinée chez-nous : la tribu, ses fondements, ses liens historiques avec l’administration coloniale... et les interactions de tout cela avec l’Etat national moderne.

En expliquant le mode de "(dis)fonctionnement"- comme il dit- de la tribu, Abdel Wedoud Ould Cheikh propose des outils d’analyse théoriques pris chez Max Weber, ainsi que des observations personnelles tirées de sa parfaite connaissance du milieu mauritanien dans lequel il a grandi et vécu. Ses « marqueurs locaux » concernent entre autres : l’affiliation- parfois hypothétique- à un même aïeul, une marque de bétail commune, un espace géographique partagé, la soumission à l’autorité plus ou moins affirmée d’un chef unique, …

   L’évocation de tous ces déterminants complexes, d’ordre théorique et factuel, leur mise en corélation et leur imbrication sont dévéloppées de façon concise et si simplifiée au point que l’auteur s'autorise à parler de « mode d’emploi ».

Signalons enfin que la réflexion date de 1993. Malgré un quart de siècle écoulé depuis, les manœuvres et remous politiciens que l’on observe actuellement dans le pays en vue des échéances électorales prochaines, nous rappellent que le produit « tribu » d’Abdel Wedoud Ould Cheikh est encore loin d’être périmé.

Il faut cependant remarquer, que le « délabrement » qui en résulte, et que souligne l’auteur en citant feu Muhammad Abdallahi O. Al-Hasan, ne concerne pas seulement l’état ou l’administration publique. Ce sont surtout les acteurs politiques, les intellectuels, les leaders et relais d’opinion… - toutes tendances et/ou réference idéologiques confondues- qui entretiennent le tribalisme et le développent. Il y a cependant quelques rares exceptions dont Abdel Wedoud.  Seulement, son attitude a du mal à faire tache d’huile. En tout cas pas si rapidement qu’on l’aurait espéré. Hélas !

El Boukhary Mohamed Mouemel

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La tribu : mode d'emploi

 On aura peut-être deviné qu'il ne s'agit nullement sous ce titre d'ajouter une page supplémentaire à l'indignation vertueuse qui, dans le discours des professionnels – ou candidat à la professionnalisation - du politique prend pour cible un mal du pays réputé plus ou moins nécessaire et plus ou moins curable. Mon propos se limitera plus platement à l’évocation de quelques indices et lieux de (dis)fonctionnement de la tribu dans la société mauritanienne d’hier et d’aujourd’hui.

 Peut-être aidera-t-il adversaires et partisans des médecines tribales à se faire une idée plus exacte des potions idéologiques qu'ils (s')administrent.

 

1 - Au nom du père

La tribu se présente de prime abord comme une entité unie par un nom, une réalité définissant un état civil. On sait qu'avant de se désigner par leur nom, formalité à laquelle les bizan  se livrent toujours de mauvaise grâce comme si elle impliquait une forme brutale de transgression de la pudeur, des personnes qui ont à faire connaissance doivent s'efforcer d'identifier la tribu de leur interlocuteur et décliner au besoin le nom de la leur. Je ne m'étendrai pas sur la diversité de forme qu'affectent les noms de tribu et sur les considérations anthropologico-sémantiques auxquelles elles pourraient fournir matière. On connait la fréquence du préfixe berbère "id" dans nombre de ces noms ainsi que celle de son équivalent arabe "Awlâd", indiquant clairement une filiation. Cependant, même là où ce marqueur généalogique est absent, une lecture "affiliative" du patronyme tribal est presque toujours proposée : al-Aghlâl devraient ainsi leur nom à leur ancêtre Muhammad Ghulli, les Smâsîd à leur aïeul, Shams al-Dîn, les Tajakânit à Jakân, etc… De sorte que la parenté, en l'espèce la filiation patrilinéaire, se trouve posée comme fondement essentiel de l'unité de la tribu; ultime horizon de sa légitimité. L'idiome de la parenté fournit donc à la tribu "le squelette conceptuel" (Evans-Pritchard) qui lui permet de rendre compte à la fois de son unité et de son irrépressible tendance à l'éclatement : la  qabîla ne cesse en effet de se subdiviser en ensembles(avkhâz), prêts à leur tour à donner naissance, par fission et agrégation, à des unités nouvelles dont les relations de proximité, de distance, de hiérarchie, sont lues à travers les  grilles fournies par la généalogie. Dans ce dispositif, on l'aura compris, tout le monde est "cousin" (awlâd 'amm), mais, si j'ose dire, certains sont encore plus cousins que d'autres. Tout le monde - ou presque - est "noble" puisque tout le monde est cousin, mais là aussi, une hiérarchie de "pureté", "d'ancienneté", "d'authenticité" généalogique permettra d'établir une échelle de noblesse, de distinguer dans chaque tribu un "centre" et une "périphérie". Des fictions de parenté destinées à légitimer les relations de cousinage sont sans cesse (ré)élaborées pour ajuster la réalité tribale au moule généalogique  dont elle est supposée tirer sa substance idéologique. Contrairement à la représentation que tend à en donner l'illusion généalogique, le statut des "Awlâd x", leur "noblesse", leur "arabité" n'est pas un produit de leur généalogie, c'est leur autorité religieuse ou militaire qui leur permettait de légitimer cette imposture. D'autres moyens contribuaient au maintien de l'unité de la tribu à la fois comme entité égalitaire et dispositif hiérarchisé. L'un des plus importants est sans doute l'alliance, le mode de mariage. On sait que sa marque essentielle était le privilège accordé, parmi toutes les conjointes possibles, à la cousine parallèle patrilatérale, ou, si vous préférez, la fille du frère du père ( mint al-'amm ). Si vous n'en trouviez pas une répondant très exactement à ce critère, on considère que vous ne commettiez pas un grave manquement aux valeurs tribales en épousant une "cousine" plus éloignée. Dans tous les cas, il vous était fortement déconseillé de sortir du cercle des "cousines". Une telle prescription, même si elle n’était pas toujours et partout rigoureusement appliquée- aucune tribu ne constituait un ghetto matrimonial totalement clos- n’en contribuait pas moins au renforcement de l'illusion qui tend à présenter la tribu comme une unité" parentale". En réalité, la circulation des femmes" s'accommodait fort bien de la hiérarchie qui existait au sein de la tribu et entre tribus. On sait en effet que la société maure se subdivisait horizontalement en tribus "guerrières", "maraboutiques" et "tributaires", et que ces structures recoupaient elles-mêmes un ordre hiérarchique fondé sur la spécialisation professionnelle et la généalogie où l'on distinguait notamment les "griots", les "artisans", les "anciens esclaves" et les "esclaves". Une seule prescription à peu près établie limitait les échanges matrimonia ux entre ces groupes au sein d'une même qabîla  (ou entre deux qabâ'il ). Enoncée dans le jargon des ethnologues, cette règle est dite de prohibition de l'hypogamie féminine. Cela veut dire qu'une femme de rang "supérieur", ne devrait pas épouser un homme qui lui est statutairement inférieur mais que l'inverse était possible, conformément à une représentation commune aux peuples méditerranéens, et qui énonce, dit J. Pitt-Rivers, que "l'honneur se perd par lesfemmes et se gagne par les hommes". L'adage hassâni : "

ilâ tmâssu aj-jlûd, yitgâddu aj- jdûd " (quand les peaux se touchent, le ancêtres deviennent égaux) exprime cette idée deséparation et de hiérarchie légitimée par le nasab qui marque à ses deux pôles l'unité dela tribu : au pôle plus de la généalogie, l'équivalence des awlâd al-'amm, au pôle moins, l'emboitement stratifié des groupes de statut. La parenté, on le voit, n'est donc pas l'unique ciment unificateur de la tribu. Les diverses formes d'allégeance des strates dominées (tlâmîd, aznâga, m'allmîn, îggâwin,hrâtîn …), s'exprimant parfois dans le langage de la solidarité et du bénéfice mutuel là où elles opèrent en fait la plupart du temps comme une association du cheval et du cavalier, rendent compte à leur tour d'une part significative de cette unité dans un cadre qui ne doit rien , généalogiquement, au nom du "père de la tribu".

 

2 - Des feux et des lieux

 La tribu n'est cependant pas qu'une réalité idéologique ordonnée autour du Nasab . Elles se manifeste également comme une entité morale, une personnalité juridique et une structure économique. Entité juridique et morale, elle assure, dans la limite de ses moyens, la protection de ses ressortissants face aux autres tribus. D'où l'intérêt, pour activer en permanence cette cohésion, de ce qu'on pourrait appeler un seuil minimum d'insécurité vitale. La paix civile ne vaut rien pour la bonne santé de la tribu. Il faut une dette de sang ( diya ) à régler, une rétorsion à exercer, une affaire d'honneur à solder dans quelque  affrontement pour maintenir en activité le sentiment d'appartenance tribale.  Et c'est aussi sans doute à l'occasion de ces "grands" règlements de compte, de ces grandes manœuvres face au monde extérieur et des impératifs de coordination qu'elles imposent, que surgissent les "chefs" de tribu. Autorité fragile, souvent éphémère, quelques fois plus consistante au point de devenir l'attribut transmissible d'un lignage déterminé, la chefferie tribale avait rarement un rôle actif en dehors de ces circonstances de conflit externe. Ne jouissant d'aucune prérogative spéciale à l'exception de celles qui engagent des compétitions pour l'honneur (avoir plus de "courage", plus de "générosité"…), le chef tribal n'était, avant la colonisation, qu'un  primus inter pares  à peine plus important, sauf capital charismatique religieux individuel, que les membres de sa  jamâ'a . L'intervention coloniale contribuera, de ce point de vue à figer des statuts qui étaient en perpétuel remodelage.

 

Autre manifestation, autre indice de l'existence de la tribu comme entité collective, l'existence d'un "feu"( nâr ), d'une marque de bétail commune à tous les membres d'une même qabîla , trait à mettre en rapport avec le mode de vie pastoral dominant antérieurement à la récente vague de sécheresse. Enfin, la plupart des tribus exerçaient, sous une forme directe ou indirecte, une appropriation collective d'un territoire déterminé. C'est-à-dire en particulier qu'elles en contrôlaient les terrains de culture et les points d'eau. Cela veut dire aussi que l'individuation de la propriété, là où elle intervenait, demeurait inscrite dans un cadre préalablement défini par son caractère tribal. Voilà, très schématiquement rappelés, quelques-uns des traits saillants de l'organisation tribale telle qu'elle se manifestait avant les transformations culturelles, institutionnelles et écologiques que la société maure a connues depuis la colonisation. C'est des recoupements de ce dispositif, particulièrement dans ses dimensions institutionnelles  et politiques, avec l'embryon d'organisation bureaucratique hérité de la période coloniale sont nées les pratiques, largement partagées et non moins universillement condamnées sous le nom de "tribalisme".                                                                                                                

3 - Un Etat sans raison ?

L'essentiel du jugement porté sur le "tribalisme" met en cause la légitimité d'un mode spécifique de gestion des affaires publiques, considéré comme non conforme à l'esprit d'une administration étatique. Je voudrais, pour préciser ce point, faire quelques observations préalables inspirées de la sociologie politique de Max Weber, avant de hasarder certains rapprochements avec la situation mauritanienne. Weber distingue, on le sait, trois catégories de domination légitime. Une domination qu'il appelle "légale", ou de caractère "rationnel", fondée sur la croyance en la validité et la légalité des règlements établis rationnellement et en la légitimité des chefs désignés conformément à la loi. Une domination "traditionnelle", basée sur la croyance en la sainteté des traditions en vigueur et en la légitimité de ceux qui sont appelés au pouvoir en vertu de la coutume. La troisième, la domination "charismatique", repose sur la soumission à un individu qui en impose par sa sainteté, son héroïsme, ou son exemplarité. Il s'agit de trois pôles essentiels, de trois orientations majeures dans la délimitation des fondements de légitimité du pouvoir politique qui n'ont guère été observés historiquement à "l'état pur", de "types idéaux" fournissant des bases commodes pour une classification, mais dont des traits peuvent se retrouver, dans des dosages variés, à l'intérieur d'un même système politique. Caractérisons sommairement la bureaucratie qui fournit l'exemple type de la domination légale. Weber l'associe aux traits essentiels suivants :

- L’existence de services définis et donc de compétences rigoureusement déterminées par les lois et règlements, de sorte que les fonctions sont nettement divisées et distribuées ainsi que les pouvoirs de décision nécessaires à l’accomplissement de tâches correspondantes.  

- La protection des fonctionnaires dans l'exercice de leurs fonctions au moyen d'un statut établi à cet effet. Cette protection transforme le service de l'Etat en occupation principale, et non en activité annexe.

- La hiérarchie des fonctions et des services, associée à la possibilité pour l'instance inférieure de faire appel à l'instance supérieure et à une tendance marquée à la centralisation du pouvoir de décision aux mains d'une seule autorité à chaque niveau de décision.

- Le recrutement se fait sur concours, examens ou diplômes, en relation avec une formation spécialisée.

- La rémunération du fonctionnaire à un niveau qui justifie son attachement professionnel exclusif à l’administration et l’institution d’une pension de retraite au moment où il quitte le service de l’Etat. La hiérarchie des salaires obéit à la hiérarchie interne à l’administration.

- Le droit qu'à l'autorité de contrôler le travail de ses subordonnés.

- La possibilité d'avancement des fonctionnaires sur la base de critères objectifs et non suivant les caprices de l'autorité.

- La séparation complète entre la charge et celui qui l'occupe, les moyens de l'administration ne pouvant appartenir à des individus. En laissant de côté les aspects internes de l'évolution de la tribu - je songe notamment aux échanges matrimoniaux, à la hiérarchie des groupes de statut,… - dont chacun mériterait à lui seul toute une étude, et en ne retenant pour l'instant que les manifestations du "tribalisme" , c'est-à-dire des légitimités traditionnelle et/ou charismatique dans le champ de la rationalité bureaucratique, on peut risquer les observations suivantes. La faiblesse de l'appareil administratif légué par la colonisation et celle des appareils spécialisés qui en dépendent (justice, sécurité, santé, éducation,) n'avait, au lendemain de l'indépendance de la Mauritanie, qu'un effet limité sur la perméabilité de cet appareil aux réseaux d'intervention des systèmes traditionnels (maures), qui n'avaient pour ainsi dire guère besoin de lui. L'administration coloniale avait mis au point une sorte de  gentelmen's agreement  destiné à assurer à la fois la participation et la mise à l'écart du pouvoir d'une chefferie traditionnelle que Hamid al-Mauritany disait"fidélifiée". Les interférences culturelles avec la rationalité du colonisateur étaient restées marginales : le taux de scolarisation ne dépassait guère 5% en 1960…Certes, les sédentaires noirs du Sud de la Mauritanie et les tribus maures voisines, pour des raisons avant tout géographiques - la pénétration coloniale s'est faite par le Sud et non par l'Est ou le Nord - étaient davantage présents aux niveaux subalternes de l'administration que les autres et tiraient aussi probablement un bénéfice supérieur d'une scolarisation qui demeurait, comme je viens de le noter, marginale. Mais, le fait essentiel, me semble-t-il, réside en ce que la population, restée rurale à plus de 95%, continuait à tourner le dos à un système administratif dont elle n'avait pas besoin. Une succession de bonnes années pluviométriques, jointes à la croissance de la rente minière permettait à une administration naine d'opérer, à l'abri de compétitions trop aigües, des redistributions suffisantes entre les notables domestiqués du système tribal. L'accélération d'une arabisation non préparée du système scolaire à partir de la réforme de 1971, jointe à la pression sur le marché de l'emploi de jeunes ruraux issus notamment des tribus maraboutiques du Sud-Ouest chassés par la sécheresse, vont rapidement aboutir à transformer l'appareil scolaire, d'ailleurs complètement submergé par les premières vagues de la sédentarisation, en une annexe du système des

mahadra , voué corps et âme à la "légitimité traditionnelle". Tandis que le flot des migrants continuait à grossir les bidonvilles de Nouakchott et des capitales régionales, paralysant progressivement toutes les infrastructures administratives existantes (santé, justice, éducation, sécurité,…), l'accélération de la rotation d'officiers supérieurs, pas toujours très scrupuleux, et que rien ne préparait à cette tâche, à la tête de l'Etat, au lendemain du putsch de 1978 , enfonçait dans une déliquescence toujours plus profonde ce qui restait encore d'administration. C'est ce champ de ruines que l'on dit aujourd'hui gangrené par le "tribalisme". Il faudrait, par des enquêtes précises, sur les procédures de recrutements, de promotion, de rémunération, de gestion dans l'administration, tester l'ampleur des interférences entre "légitimité traditionnelle" et "rationalité bureaucratique". Ce que l'on peut, en guise de conclusion provisoire faire remarquer, c'est que l'accusation de tribalisme", jetée par ses adversaires contre l'actuelle administration, et reprise par cette dernière contre elle-même, désigne bel et bien le lieu de ces interférences. Elle indique un divorce croissant entre le pays légal et le pays réel, l'armature bureaucratique et l'adhésion, ou le renouveau d'adhésion à des solidarités jugées plus efficientes et plus légitimes. Une autre investigation, conduite à partir de ce que nous savons des caractéristiques de l'organisation tribale et des effets de l'évolution récente qu'elle a connue, permettrait peut-être, à l'autre bout, de dégager la part de cécité nécessaire qui anime le nouvel et enthousiaste retour à la solidarité tribale…Je ne résiste pas, en attendant à citer ce mot attribué à feu Muhammad Abdallahi O. Al-Hasan : " En partant, Mokhtar o. Daddah laissait derrière lui une administration délabrée. Depuis qu'il est parti, n'y a plus d'administration. Il n'est resté que le délabrement."

Abdel Wedoud Ould Cheikh

1993

 

 

 

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