Le terrorisme, aboutissement de l’extrémisme : le modèle mauritanien — comment s’y prend-il ?

L’extrémisme ne naît pas dans le fracas, et ne commence pas par la violence comme cela peut émerger à la surface.
Il se forme plutôt dans le silence de l’idée, lorsqu’elle se referme sur elle-même, persuadée de détenir la vérité.

L’acte terroriste ne saurait, dès lors, être appréhendé comme un événement soudain, mais comme l’aboutissement d’un processus graduel : il prend naissance dans un déséquilibre des valeurs, évolue vers un enfermement intellectuel, avant de déboucher sur une violence criminelle organisée.

Dans le traitement de ce processus, l’expérience mauritanienne constitue un modèle singulier, en ce qu’elle ne se limite pas à une approche sécuritaire, mais repose sur une vision multidimensionnelle faisant de la sécurité axiologique un levier central de prévention.

Quels éléments d’information et d’explication permettent d’en apprécier la portée ?
Et quelles en sont les limites et les défis ?

I. Concepts fondamentaux

L’analyse de cette approche passe par la précision et le rappel d’un certain nombre de concepts structurants.

1. L’extrémisme

L’extrémisme peut être défini comme un phénomène fondé sur une logique d’exclusion, qui se caractérise par :

  • La certitude absolue (revendication de détenir l’exclusivité de la vérité)
  • Une vision binaire du monde (nous/eux, vrai/faux, bien/mal)
  • Le refus de la pluralité et de la différence
  • L’évolution vers la violence (sans que cela soit automatique)
  • La diversité de ses formes : religieuse, politique, identitaire

Sur le plan juridique, il n’est pas incriminé, tant qu’il ne se transforme pas en violence ou en incitation à la violence.

D’où une question particulièrement complexe — et parfois dérangeante du fait même de son caractère interprétatif :
où s’arrête l’expression, et où commence la violence ?

2. L’extrémisme violent

L’extrémisme violent constitue un basculement qualitatif dans lequel la conviction idéologique se transforme en adhésion à la violence.

Il se caractérise par :

  • La légitimation de la violence
  • La justification de l’élimination physique
  • L’adoption d’un discours de « salut par la force »
  • Son incrimination juridique explicite

3. La sécurité axiologique

La sécurité axiologique désigne un ensemble de mécanismes visant à protéger les valeurs de référence d’une société — religieuses, culturelles et éthiques — afin d’en préserver la cohésion et de prévenir les dérives idéologiques et comportementales.

Elle apparaît ici comme un concept fondamental, dans la mesure où elle agit en amont des manifestations visibles de l’extrémisme.

4. La sécurité axiologique numérique

La sécurité axiologique numérique constitue le prolongement de cette notion dans l’espace numérique.
Elle recouvre des dispositifs destinés à faire face aux formes numériques de l’extrémisme violent et du terrorisme.

Elle englobe un ensemble de politiques et de mécanismes visant à protéger la conscience et le discernement collectifs face à des menaces spécifiques telles que le recrutement en ligne, les discours de haine, ainsi que les phénomènes d’enfermement algorithmique, qui favorisent la formation de chambres d’écho et le cloisonnement informationnel.

Dans cet environnement, les individus peuvent se retrouver progressivement exposés à des contenus convergents et uniformes, renforçant des convictions unilatérales et affaiblissant leur esprit critique — et créant ainsi un terreau propice à la radicalisation.

Une pyramide de radicalisation

Le terrorisme ne surgit pas de manière brutale. Il s’inscrit dans une dynamique ascendante qui s’articule autour des étapes suivantes :

  • Déséquilibre axiologique
  • Enfermement intellectuel (extrémisme)
  • Légitimation de la violence (extrémisme violent)
  • Violence criminelle organisée (terrorisme)

Sous cet angle — pour reprendre, par analogie, la formule de Vladimir Lénine « l’impérialisme, stade suprême du capitalisme » — le terrorisme peut être considéré comme le stade ultime de l’extrémisme.

II. L’approche mauritanienne : une vision multidimensionnelle

Si les concepts précédents permettent de comprendre les mécanismes de formation de l’extrémisme et ses évolutions, ils ne prennent pleinement sens qu’à la lumière de réponses à la fois éclairées par une vision d’ensemble et mises en œuvre de manière concrète.

Cette approche s’articule autour de plusieurs dimensions complémentaires.

1. Dimension juridique

Cette dimension constitue un levier essentiel de l’approche.

La loi n° 035-2010 relative à la lutte contre le terrorisme en fournit une illustration particulièrement claire. Elle incrimine notamment :

« le fait d’appeler, par n’importe quel moyen, à commettre des infractions terroristes, d’inciter au fanatisme ethnique, racial ou religieux ou de faire l’apologie d’une organisation terroriste ».

L’article 9 précise les peines encourues pour ce type d’infractions, fixées entre vingt (20) et trente (30) ans d’emprisonnement, assorties d’une amende allant de 20 000 000 à 30 000 000 d’ouguiyas.

Ce dispositif ne se limite pas à la répression des actes, mais vise également les formes discursives et idéologiques qui en constituent les prémices.

2. Dimension sécuritaire

       La dimension sécuritaire constitue l’un des éléments structurants les plus déterminants de l’approche mauritanienne. Elle s’inscrit dans une orientation globalement préventive, caractérisée par une volonté d’efficacité opérationnelle, un souci de maîtrise du recours à la force et une recherche d’efficience et de proportionnalité dans l’usage de la force.

Cette orientation s’est traduite par l’élaboration d’une stratégie nationale formalisée dès 2012, notamment à travers le document de référence Mauritanie face au terrorisme : stratégie nationale de lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale, qui formalise une approche intégrée. Elle met notamment l’accent sur l’anticipation des menaces, le renforcement du contrôle du territoire et l’adaptation des dispositifs sécuritaires aux évolutions du contexte régional et à la typologie des menaces.

Dans cette perspective, l’action sécuritaire ne se limite pas à la réponse aux incidents, mais s’inscrit dans une logique visant à prévenir l’émergence des menaces dès leur stade initial. Elle repose notamment sur une présence renforcée dans les zones sensibles, en particulier les régions frontalières, ainsi que sur une coordination accrue entre les différentes forces de sécurité.

Toutefois, cette approche s’inscrit dans un environnement régional marqué par une instabilité persistante, notamment dans cet espace sahélien, caractérisé par la circulation de groupes armés, de réseaux de trafic et de flux transfrontaliers difficiles à maîtriser.

C’est pourquoi l’efficacité du dispositif dépend non seulement des capacités opérationnelles des forces, mais aussi de l’aptitude de l’État à maintenir un équilibre entre impératifs de sécurité et préservation des équilibres sociaux et territoriaux. La dimension sécuritaire contribue, pour sa part, à créer les conditions favorables à cet équilibre.

3. Dimension religieuse

Le champ religieux occupe, dans l’approche mauritanienne, une place singulière, car il agit directement au niveau des systèmes de représentations, des croyances et des référents normatifs qui orientent les comportements individuels et collectifs. Il constitue, à ce titre, l’un des leviers les plus déterminants de la sécurité axiologique.

Dans cette perspective, l’action publique s’inscrit dans une logique de régulation du champ religieux, visant à prévenir les dérives interprétatives et à contenir les discours extrémistes à leur source.

Elle repose notamment sur un référentiel religieux structuré autour du rite malékite, de la doctrine acharite et du soufisme sunnite, qui constituent les fondements traditionnels de l’islam en Mauritanie.

Parmi ses principaux mécanismes figure la construction d’un discours religieux modéré, conçu comme une alternative au discours extrémiste — objet d’un guide élaboré par le ministère des Affaires islamiques et publié en 2020 sous le titre : Le discours religieux alternatif au discours de l’extrémisme.

Elle s’appuie également sur des initiatives de dialogue avec des détenus impliqués dans des formes violentes d’extrémisme, en vue de favoriser des révisions critiques de leurs positions idéologiques.

Ces deux mécanismes — le discours religieux alternatif et le dialogue avec les détenus — ont contribué, dans une bonne mesure, à déconstruire les fondements du discours extrémiste de l’intérieur.

Cette approche a notamment permis de réduire l’attractivité idéologique de l’extrémisme et d’enregistrer des cas significatifs de repentir et de révisions doctrinales.

Toutefois, cette dimension soulève des enjeux sensibles liés à l’équilibre entre régulation institutionnelle et autonomie du fait religieux, ainsi qu’à la capacité des dispositifs mis en place à produire des effets durables face à des dynamiques idéologiques évolutives.

4. Dimension socio-économique

La dimension socio-économique intervient en amont des processus de radicalisation, en s’attachant à réduire les facteurs de vulnérabilité susceptibles de favoriser l’adhésion aux discours extrémistes.

Dans cette perspective, l’action publique s’articule autour de plusieurs axes complémentaires : la lutte contre la pauvreté et la précarité, l’amélioration des opportunités éducatives, l’insertion et l’accompagnement des jeunes, ainsi qu’une attention particulière accordée aux zones frontalières.

Cette approche vise ainsi à réduire les facteurs de marginalisation et à renforcer la cohésion sociale, en créant des conditions moins propices à la diffusion des idéologies extrémistes.

Toutefois, son efficacité demeure tributaire de la capacité des politiques mises en œuvre à produire des effets durables et à répondre de manière ciblée aux besoins des populations concernées, dans des contextes caractérisés par des contraintes structurelles profondes et difficilement réversibles.

III. Résultats

Cette approche a, dans les faits, permis l’arrêt des opérations terroristes armées à l’intérieur du pays depuis 2011, à l’exception de l’évasion de quatre détenus dits « salafistes » en 2023, qui ont été rapidement localisés et neutralisés en moins d’une semaine.

Sur le plan externe, plusieurs rapports internationaux, notamment l’indice mondial du terrorisme (Global Terrorism Index – GTI), classent la Mauritanie parmi les pays à très faible impact terroriste.

Toutefois, ce classement demeure parfois sensible à des facteurs non strictement objectifs. Ainsi, le pays a connu un recul soudain de 51 places en une seule année, passant du 135ᵉ rang mondial en 2020 au 84ᵉ en 2021, à la suite d’une erreur médiatique ponctuelle.

IV. Défis

Malgré les résultats positifs enregistrés, le risque demeure présent en raison de défis structurels persistants.

Parmi les principaux facteurs de vulnérabilité figure l’étendue géographique du territoire et son articulation avec un espace sahélien, marqué par une forte activité de groupes armés et de réseaux de trafic transfrontaliers (armes, drogues, migration irrégulière), constituant une menace directe pour le pays.

À cela s’ajoute la fragilité de nombreuses zones frontalières, ainsi que la profondeur des liens historiques, sociaux, économiques et culturels entre les populations de part et d’autre des frontières, qui, malgré une faible densité démographique-et aussi à cause d'elle, rendent la surveillance continue particulièrement complexe, en dépit des efforts déployés par l’État.

Sur le plan socio-économique, les indicateurs témoignent de vulnérabilités persistantes. L’indice de pauvreté multidimensionnelle est estimé à environ 58 % (PNUD–OPHI, 2024), tandis que le taux de chômage, notamment chez les jeunes, oscille entre 23 % et 24 %.

Les effets du changement climatique constituent également un facteur de pression significatif, avec un indice de risque avoisinant 9,06 (WorldRiskReport, 2025).

Par ailleurs, les pressions environnementales liées à l’exploitation des ressources — telles que l’exploitation minière artisanale et la surexploitation des ressources halieutiques — révèlent des insuffisances notables en matière de sécurité axiologique environnementale.

Enfin, les menaces numériques liées à la diffusion des discours extrémistes constituent un défi émergent, appelant des réponses adaptées dans le champ de la sécurité axiologique numérique.

V. Pistes de renforcement

Afin de consolider les acquis, plusieurs orientations peuvent être envisagées :

  • Le développement du service national comme outil d’intégration des jeunes et de renforcement de la sécurité axiologique ;
  • La promotion de l’esprit critique dans les méthodes pédagogiques où celui-ci reste limité, notamment dans les mahadras ;
  • L’adoption de politiques efficaces de régulation de l’espace médiatique et numérique ;
  • Le renforcement des exigences liées à la sécurité axiologique environnementale.

Conclusion

L’expérience mauritanienne montre que la lutte contre l’extrémisme et ses dévéloppements ne saurait être réduite à sa seule dimension sécuritaire.

Elle repose sur une approche multidimensionnelle, agissant à la fois sur les manifestations visibles et sur les causes profondes.

Elle met en évidence une idée essentielle : la sécurité ne se construit pas uniquement par la maîtrise de la force, mais aussi par la préservation des équilibres axiologiques qui fondent la cohésion des sociétés.

Colonel (e/r) El Boukhary Mohamed Mouemel

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