Écolo : des maux… et des mots

Des maux qui s’accumulent, et des mots qui se déploient, cherchant encore leur juste portée. Entre doute — Kham[i] — et lucidité, une question s’impose : face à l’urgence écologique, quelle place pour les mots ?

Que peuvent les mots face à la dégradation de l’environnement ?
Face à l’écocide — ce crime encore en gestation, difficile à définir, et encore plus difficile à faire reconnaître ?

Kham.

Peut-être beaucoup.
Peut-être presque rien.

Dans tous les cas une question dérangeante s’impose : que nous reste-t-il d’autre ?
Que pouvons-nous transmettre à nos enfants et à nos petits-enfants, sinon une parole lucide, une conscience éveillée — et, pourquoi pas, une volonté d’agir ?

Car, à première vue, les menaces semblent implacables.
Le changement climatique s’accélère.
La biodiversité s’effondre.
Les pollutions s’installent.
Et tout cela paraît se produire indépendamment des mots.

Mais est-ce vraiment le cas ?

Heureusement que non.

Sans les mots pour dire les maux,
sans les mots pour nommer, alerter, transmettre et mobiliser,
la situation de l’humanité ne serait-elle pas plus grave encore ?

C'est vrai :

Les mots ne réparent pas directement les sols dégradés.
Ils n’arrêtent pas, par leur seul pouvoir, l’avancée du désert.
Ils ne font pas revenir les espèces disparues.
Ils ne stoppent pas, à eux seuls, la montée des eaux.

Mais ils rendent visibles les réalités invisibles.
Ils transforment une fatalité diffuse en problème collectif.
Ils créent du sens partagé là où il n’y avait que des faits fragmentés.
Quelle que soit leur forme — même silencieuse —, les mots précèdent l’action, l’accompagnent et la prolongent
.

C’est précisément ce que l’on observe aujourd’hui.
Le narratif écologique évolue.
Il s’oriente énergiquement vers des récits plus constructifs, ancrés dans l’engagement citoyen, capables d’influencer les choix publics et privés.

Car comprendre ne suffit plus :
Il faut relier — il faut agir.

Relier les enjeux globaux à nos réalités locales.
Relier les diagnostics scientifiques à nos pratiques quotidiennes.
Relier les politiques publiques aux attentes sociales.

C’est dans cet espace d'échange, d’interaction, que se joue désormais l’action climatique.

Et en Mauritanie ?                                                                                          

Notre pays se trouve à un carrefour écologique décisif.
Les défis sont bien réels : avancée du désert, pression sur les ressources en eau, érosion côtière — celle de Nouakchott étant particulièrement préoccupante — urbanisation rapide, gestion encore fragile des déchets.

Sur le plan institutionnel, des progrès sont accomplis.
Des textes existent ;
des stratégies sont élaborées ;
des engagements internationaux sont pris.

Mais une question demeure : ces mots sont-ils habités, sont-ils pleinement compris et appropriés ?

Car l’enjeu n’est pas seulement juridique ou technique.
Il est aussi culturel, social et anthropologique.

L’écologie reste encore, pour une large part, méconnue ou perçue comme un sujet d’experts, un domaine institutionnel, parfois même comme une contrainte extérieure.
Elle n’est pas encore devenue un réflexe citoyen, ni un langage partagé.

Et pourtant, le potentiel est là :
dans nos traditions de solidarité ;
dans notre rapport encore vivant au territoire, au bled ;
dans une jeunesse en quête de sens ;
dans la possibilité d’inventer un récit écologique qui nous ressemble, qui parle nos langues, qui s’enracine dans nos valeurs.

Car au fond, la transition écologique ne se décrète pas.
Elle se raconte, se transmet, se vit.

Et pour cela, les mots pèsent.

Non pas comme une fin en soi,
mais comme un point de départ décisif.

Avec eux, tout commence et prend forme,
se déploie et s’accomplit.

Et pourtant, ils doivent aussi composer avec leurs propres défauts : avec les maux des mots de l’écologie.

El Boukhary Mohamed Mouemel

 


[i] Kham : mot wolof parfaitement integré au hassanya, difficile à traduire pleinement, et se situant entre « je ne sais pas », hésitation et suspension du jugement — une manière d’habiter le doute. 

Connexion utilisateur