
Le livre TOUT SIMPLEMENT… ma plume en errance dans trois souffles… du colonel et diplomate mauritanien El Boukhary Mohamed Mouemel, récemment publié aux éditions Joussour Abdel Aziz, dépasse le cadre d’un simple recueil de textes épars. Il constitue une véritable tentative de construction d’une biographie spirituelle, intellectuelle et humaine à travers trois « souffles » : s’évader, observer, lire. Ce qui frappe d’emblée, c’est que l’auteur ne se présente pas comme un « écrivain professionnel », mais plutôt comme un observateur traversant le monde avec une sensibilité fine, nourrie de réflexion et d’angoisse existentielle.
Dès le titre, une formule d’humilité apparente est choisie : « TOUT SIMPLEMENT ». Pourtant, cette simplicité est trompeuse. Les textes, traversés par une densité philosophique et poétique certaine, dissimulent sous leur douceur des questionnements complexes sur l’identité, le pouvoir, la mémoire, le temps, l’art, la société et le sens même de l’écriture. L’auteur n’écrit pas depuis le confort de la certitude, mais depuis le lieu d’une « errance consciente ». C’est pourquoi sa plume chemine au gré de ces trois souffles. Cette errance n’a rien d’une faiblesse ; elle s’affirme au contraire comme une posture intellectuelle de refus des étiquetages définitifs et des vérités closes.
Ce qui confère à l’ouvrage son caractère singulier réside dans l’entrelacement rare de trois figures apparemment contradictoires, mais qui coexistent ici avec une étonnante harmonie :
— le militaire ;
— le bédouin du désert ;
— l’intellectuel rêveur.
Bien qu’ancien officier, l’auteur manie une langue affranchie des ordres et des slogans. L’institution militaire transparaît davantage comme une expérience humaine et morale que comme un théâtre d’héroïsme. Dans le texte Mes souvenirs kaki : aux calendes grecques, par exemple, il aborde la mémoire militaire avec prudence et introspection. Il y pose, avec une audace rare, la question de la sincérité autobiographique : l’homme peut-il se raconter sans s’embellir ni se trahir ? Cette conscience critique confère au texte une réelle crédibilité, refusant tout autant l’héroïsme facile que la posture victimaire.
Quant à la dimension saharienne du livre, elle relève moins du folklore ou de l’ornement culturel que d’une véritable structure sensible. Le désert n’est pas un simple décor, mais un prisme à travers lequel regarder le monde. La pluie devient ainsi un symbole métaphysique dans En quête des larmes des anges, où la nostalgie du nuage prolonge une mémoire bédouine ancestrale reliant directement l’homme au ciel. La technologie moderne n’annule pas cette sensibilité ; elle vient s’y greffer. L’homme qui observe aujourd’hui les mouvements des nuages sur ses écrans s’inscrit, au fond, dans la continuité de ses aïeux qui scrutaient le ciel à l’œil nu.
Le livre propose également une lecture indirecte des mutations de la Mauritanie contemporaine. Loin de tout discours politique frontal, il privilégie le symbole et la méditation. Dans Allégeance de la jungle, les animaux deviennent la métaphore inquiétante de l’opportunisme humain et de ces foules prêtes à maudire le gouvernant déchu pour jurer fidélité au nouveau maître. Il s’agit d’une satire politique subtile qui, au lieu de crier, sourit avec un sarcasme amer.
L’un des aspects les plus marquants de l’ouvrage réside dans cette relation complexe à l’identité culturelle. L’auteur refuse de s’enfermer dans une définition univoque de soi. Cela apparaît clairement dans Au revoir, la Chine…, où l’Empire du Milieu cesse d’être un simple pays visité pour devenir une expérience fondatrice ayant remodelé sa conscience de l’appartenance. L’auteur y adopte une conception cosmopolite de l’identité, définissant l’homme comme le produit d’une pluralité d’expériences plutôt que comme le prisonnier d’une seule géographie. Une telle orientation demeure relativement rare dans la littérature mauritanienne d’expression française, souvent prise dans le dilemme entre « authenticité » et « modernité ». Ce livre tente précisément de dépasser ce clivage.
Sur le plan stylistique, l’œuvre relève d’une véritable « prose méditative poétique ». Elle ne repose pas sur une intrigue romanesque classique, mais sur un flux intérieur, des images métaphoriques et de longues phrases au rythme volontairement lent. Le style oscille ainsi entre l’essai intellectuel, le poème en prose et la confession intime. Cette fluidité formelle épouse d’ailleurs l’esprit même du livre : l’auteur récuse les frontières rigides entre les genres littéraires. Il le reconnaît explicitement dans son introduction, en laissant aux critiques le soin de classer ses textes.
L’un des plus beaux reliefs de l’ouvrage demeure toutefois sa présence humaine apaisée. C’est un livre dépourvu de tapage idéologique comme de narcissisme criard. Qu’il évoque l’art, la musique, l’amour ou la vieillesse, le ton reste méditatif et sans affectation. Le texte Je ne vieillis pas ! n’est d’ailleurs pas une simple réflexion sur l’âge ; il constitue un véritable acte de résistance contre l’effacement. La vieillesse n’y apparaît pas comme un déclin, mais comme une transformation de l’intensité spirituelle.
Dans la troisième partie, intitulée Lectures, l’auteur se révèle davantage lecteur sensible que critique académique. Il déconstruit moins les œuvres qu’il ne dialogue avec elles sur un registre affectif. Cette approche rejoint sa propre vision de l’art, conçu comme une expérience sensorielle plutôt que comme un exercice théorique. Dans Art : je suis fier de mon ignorance !, il revendique ainsi le droit d’aborder un tableau avec les yeux et le cœur, loin des concepts des écoles critiques. Cette posture contient en filigrane une critique implicite des élites culturelles qui étouffent parfois l’art sous des terminologies arides.
Au fond, ce livre peut se lire comme une tentative de sauver l’homme de certaines brutalités modernes :
— la cruauté de la politique ;
— la rigidité des classifications ;
— l’aliénation technologique ;
— l’aveuglement de la certitude.
C’est pourquoi la nostalgie y est omniprésente, non comme un regret stérile du passé, mais comme une quête de sens dans un monde qui semble perdre progressivement son âme.
Cette œuvre écrit la Mauritanie de l’intérieur, loin du folklore comme des seules crises politiques. Elle la restitue comme une expérience sensorielle et spirituelle complexe : un espace où le sable côtoie la métaphysique, l’armée la musique, la tribu le monde, le Coran l’art, et le silence la parole.
C’est précisément là que réside la valeur de cet ouvrage : dans la voix qu’il déploie. Une voix mauritanienne sereine, réconciliée avec sa propre fragilité, ouverte sur le monde sans jamais renier ses racines. Une voix précieuse et rare dans le paysage littéraire mauritanien contemporain d’expression française.
Hanevi Dehah (traduit de l’arabe par Mohamed Ould Mohamed Lemine)
Source : Taqadomy
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