Insécurité alimentaire et réchauffement climatique / Par : le colonel (e/r) El Boukhary Mohamed Mouemel

En guise d'introduction, il ne serait pas inutile de souligner brièvement quelques remarques susceptibles de donner une idée générale de l’approche suivie : son ossature, ses limites, sa perfectibilité...

1. Les éléments d’information et de réflexion que j’ai retenus seront donnés en vrac. Ils sont en grande partie tirés à partir de documents rencontrés sur le Net. Mon effort personnel a consisté essentiellement à en faire la collecte et le tri.

2. Parmi les documents de référence, trois documents de base institutionnels nous semblent utiles à rappeler et souligner. Deux de portée nationale propres à la Mauritanie, tandis que le 3ème constitue une référence (voire la référence) mondiale :

  • Rapport de la 4ème communication nationale sur le changement climatique
  • Contribution déterminée Nationale actualisée CDN 2021-2030. 
  • Accord de Paris.

3. J’aborderai le sujet en deux parties : la sécurité alimentaire dans un premier temps puis le changement climatique, tout en essayant de mettre l’accent sur la Mauritanie. Quelques recommandations en seront l’aboutissement. Et si le temps le permettra, je conclurais par quelques diapos comme supports graphiques illustrant certains aspects du changement climatique.

I. Sécurité alimentaire et souveraineté alimentaire 

Comme je viens de le faire dans la remarque précédente, à la différence de l’énoncé du sujet, je parlerai de sécurité alimentaire au lieu d’insécurité alimentaire, non pas seulement pour être positif, mais pour une question de facilité. Le mot ‘’sécurité’’ est beaucoup plus fréquent dans la littérature que son contraire.

Définitions :

Selon la FAO, Sommet mondial de l’alimentation en 96 : « La sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, la possibilité physique, sociale et économique de se procurer une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins et préférences alimentaires pour mener une vie saine et active »[i].

« La souveraineté alimentaire est le droit de chaque pays de maintenir et de développer sa propre capacité à produire son alimentation, facteur essentiel de la sécurité alimentaire au niveau national et communautaire, tout en respectant la diversité culturelle et agricole »,[ii].

En principe, le concept de sécurité alimentaire a un objectif : l’ensemble de la population d’un territoire doit avoir accès à la nourriture.

Plusieurs autres principes y sont associés afin de garantir la souveraineté alimentaire :

  •  l’approche par les droits,
  • la réforme agraire et l’accès aux financements,
  • la protection des ressources naturelles,
  • des méthodes durables de production,
  • la réorganisation du commerce alimentaire,
  • la remise en cause de la « globalisation de la faim »,
  • le contrôle de l’action des firmes multinationales,
  • la paix sociale,
  • le « contrôle démocratique », etc.

‘’La souveraineté alimentaire accorde plus de poids à l’État : plus d’intervention, voire de régulation, mais aussi demande une forme d’action publique concertée qui associe les producteurs, ici agricoles, et les citoyens à l’élaboration des politiques publiques’’[iii].

Pour ceux qui adhèrent à ce rôle prépondérant de l’Êtat, consommer local, et faire face aux chaînes alimentaires mondialisées, constitue un moyen d’atteindre la souveraineté alimentaire et de limiter l’emprunte carbone individuelle. Ce qui est discutable. En effet, la souveraineté alimentaire et autonomie, autosuffisance ou le localisme constituent des notions susceptibles de porter des confusions qui présentent le risque d’une instrumentalisation politique des notions liées à l’alimentation.  L’usage que certains en font dans ce sens du concept ‘sert parfois de socle idéologique au repli sur soi, à la satisfaction de ses besoins ou de ceux de sa communauté. Et ce au détriment de la coopération et d’une compréhension collective des interdépendances entre les peuples et les nations.  Cependant les défis de la faim, du changement climatique et des solutions qu’ils requièrent constituent des enjeux communs qui appellent des réponses concertées, co-onstruites et systémiques à de multiples échelles’’[iv].

De manière schématique, la sécurité alimentaire c’est le fait d’avoir suffisamment de nourriture en quantité et en qualité – tandis que la souveraineté alimentaire s’attache aux moyens pour y parvenir notamment les politiques mises en œuvre. Les soucis et peurs qui en découlent ne se limitent plus aux ‘’ pays en développement’’. En plus du Covid 19 et la guerre en Ukraine, les canicules et la sècheresse alimentent les interrogations partout dans le monde, sur les capacités des nations à se nourrir, y compris dans les pays industrialisés.

L’insécurité alimentaire est utilisée comme arme de guerre. Pas seulement aux mains de la Russie en Ukraine, mais elle est largement mise en œuvre par des pays dits ''démocratiques'' : Israël contre les Palestiniens, avec le soutien actif et /ou passif des alliés occidentaux de l’Etat hébreux. Par l’étendue de la masse des Palestiniens touchés (plus de deux millions de personnes), on peut se demander: l’insécurité alimentaire n’est-elle pas qualifiable ici d’arme de destruction massive ?

Des chiffres :

  • Depuis 2019, 150 millions de personnes en plus sont venues grossir le nombre d’individus affectés par la faim, le portant à près de 830 millions en 2021
  • En 2021, selon la FAO, en Afrique : 1 personne sur 5 était touchée par la faim (278 millions de personnes). Notons qu’en Mauritanie, 1% (tout au plus) des terres sont arables.
  • En Asie le nombre de personnes en insécurité alimentaire : (425 millions de personnes, 9 % de la population)
  • L’Amérique du Sud et les Caraïbes : (56 millions, 8.6 %).
  •  80 % des personnes souffrant de la faim vivent dans les zones rurales.

En Afrique, avant les années 1980, l’objectif des pays agricoles, nouvellement indépendants, était de produire pour nourrir leur population et d’atteindre l’autosuffisance alimentaire.

Au tournant des années 1980, avec la libéralisation des échanges et l’endettement croissant des pays africains qui a conduit aux programmes d’ajustement structurel, l’objectif change : il faut produire pour disposer de devises afin d’importer les denrées ou les produits manquants sur les marchés internationaux. Avec le COVID et la guerre d’Ukraine ça a changé de nouveau : nouveaux soucis de produire pour l’autosuffisance alimentaire et pour réduire la dépendance dans d’autres domaines, notamment sanitaire. Mais produire sur place avec des moyens de production importés garantit-il l’autosuffisance ?

Changement climatique :

Définition (Oxfam) : ‘Le changement climatique correspond à une modification durable du climat au niveau planétaire ou de ses divers climats régionaux. S’il peut être dû à des phénomènes naturels, tels que des variations de l’activité solaire par exemple (variabilité climatique), il résulte depuis le milieu du XIXe siècle d’une augmentation des concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, engendrée par les activités humaines.’’[v]

Les gaz à effet de serre sont naturellement présents dans l’atmosphère et jouent un rôle essentiel dans la régulation du climat. Ils forment une barrière autour de la Terre, qui permet de retenir la chaleur provenant du soleil et de maintenir la température de la planète à une moyenne d’environ 15°C.

Des chiffres :

  • Si les émissions de gaz à effet de serre continuent d’évoluer au rythme actuel, la hausse de la température moyenne de la terre pourrait atteindre 5°C d’ici 2100 (voire 7°C dans les scénarios les plus pessimistes), avec des conséquences dramatiques sur les écosystèmes et une intensification des événements climatiques extrêmes.
  • Selon les experts du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat)vi], il est nécessaire de limiter cette augmentation à 1,5°C, seuil au-delà duquel le risque d’assister à des changements climatiques catastrophiques sera beaucoup plus élevé.
  • Entre 2015 et 2020 les impacts des changements climatiques ont augmenté de plus de 20%, et les dernières cinq années ont été les plus chaudes jamais enregistrées.
  • Entre 2014 et 2019 le nombre de personnes déplacées à cause de catastrophes naturelles est passé de 19,1 millions à 24,8 millions, bondissant de 30 %.
  • Les populations vivant dans des pays pauvres ont cinq fois plus de risques d’être déplacées du fait de catastrophes climatiques que celles des pays riches. Celles-ci ont forcé plus de 20 millions de personnes par an à quitter leur foyer au cours de la dernière décennie.
  • La plupart des scénarios climatiques indiquent que les températures au Sahel augmenteront d’au moins 2°C à court terme (2021-2040), soit un rythme 1,5 fois supérieur à la moyenne mondiale. Or cette région est particulièrement vulnérable à la dégradation des sols et à la désertification.
  • Entre 2010 et 2020, le prix de denrées de base (riz, maïs, blé) a été multiplié par 2. La moitié de cette hausse serait imputable aux changements climatiques.
  • En application de l’Accord de Paris, les pays africains élaborent périodiquement des contributions nationales déterminée. Ils y mentionnent tous le secteur agricole comme prioritaire dans leur stratégie d’adaptation au changement climatique. 58% des pays ont développé une cible spécifique pour le secteur agricole dans leur objectif de réduction des émissions de GES (atténuation).
  •  Les températures, pourraient augmenter 1,5 fois plus vite que la moyenne mondiale, en particulier au Sahel.
  • Au Sahel, les analyses prospectives montrent que d’ici à 2050, sans mesures d’adaptation appropriées, une baisse des productions céréalières de 20% à 50% doit être attendue du fait du changement climatique, potentiellement associée à une pénurie alimentaire.
  • Famine : Le nombre de personnes souffrant de la faim risque d’augmenter de 10 à 20% d’ici 2050 en raison des changements climatiques.
  • Inégalités : Quand 10%=50%. La moitié la plus pauvre de la population mondiale n’est responsable que de 10% des émissions de CO2, tandis que les 10% les plus riches de la planète génèrent à eux seuls 50% de ces émissions; la part de l'Afrique= 04%, le Sahel<1%  et la Mauritanie= 0,015%. C’est dire combien l’injustice environnementale est grave.
  • Pauvreté extrême : Sans action climatique ambitieuse, 100 millions de personnes pourraient basculer dans l’extrême pauvreté d’ici 2030.
  • La criminalité environnementale compte pour beaucoup dans le changement climatique et la détérioration de l’environnement. Elle est ‘’la quatrième activité criminelle la plus importante au monde, et constitue l’une des principales sources de revenus du crime organisé aux côtés de la drogue, des armes et de la traite des êtres humains, selon le Parlement européen’’[vii].

La Mauritanie :

Le pays est d’une vulnérabilité extrême au changement climatique, selon sa CDN 2021-2030.

Cette vulnérabilité se décline à travers les impacts des changements climatiques[viii] :

  •  sur les ressources en eau se traduisent par une baisse générale de l’ordre de 10 à %. Le fleuve Sénégal, le seul fleuve dans le pays, n’y échappe pas. Son début a diminué de moitié entre 1950 et 2014.
  • sur l’agriculture, les ressources naturelles et la sécurité alimentaire se traduiront par une importance dégradation des terres et de l’érosion, ainsi qu’une extension de la zone aride vers le sud du pays affectant sensiblement le niveau actuel déjà très fragile de l’insécurité alimentaire et la malnutrition, et partant accentuerait l’incidence de la pauvreté et la morbidité.
  • sur l’écologie et l’économie du littoral où les catastrophes climatiques constituent une menace récurrente de la croissance  économique de la Mauritanie, pays où le littoral représente à la fois un écosystème singulier et le principal pôle de développement économique : élévation du niveau de la mer, de la température de l’eau et de sa salinité.
  • En termes de potentiel de Réchauffement Global (PRG), ses émissions sont globalement en nette progression, passant de 3481,213Gg Eq-CO2 en 1990 à9944,618 Gg Eq-CO2 en 2018, soit une augmentation de 185,67% (source : CDN 2021-2030).
  • La proportion de ces émission des GES reste pourtant très faible dans les émissions mondiales globales : 0,015%.
  • Les secteurs AFAT (agriculture, foresterie et autres activités de la terre) et énergie constituent la source principale des émissions des GES : 99 %.
  • La CDN actualisée de la Mauritanie 2021-2030 prévoit une réduction nette des émissions de GES à l’échelle de l’économie de 11% en 2030 par rapport au scénario de référence avec les moyens propres du pays soutenu par un appui international comparable à celui reçu jusqu’à 2020. Avec un appui plus conséquent, la Mauritanie pourrait assurer sa neutralité carbone, allant jusqu’à une réduction de 92% conditionnelle par rapport au BAU (Scénario « cours normal des affaires » pour « Business as usual » en anglais.

Les principales idées fortes de l’inventaire des GES de la Mauritanie se déclinent comme suit :

  • Bien que les émissions des GES de la Mauritanie soient très faibles, la tendance globale dans tous les secteurs est à l’augmentation rapide, compte tenu des perspectives économique et en vertu du statuquo caractérisant la demande « où plus de 50% de la population n’ont pas accès à l’électricité ».
  • En ce qui concerne les gaz, le méthane s’affiche comme premier en termes de niveau d’émission de GES en Mauritanie.  Le dioxyde de carbone contribue lui aussi de manière significative à ces émissions et continuera de le faire au cours des prochaines années en raison de l’augmentation croissante de la demande en énergie pour les besoins du développement économique du pays.
  • Au plan sectoriel, l’AFAT et l’énergie constituent les principales sources d’émission ; et il est probable qu’ils continuent à les prédominer. Les émissions découlant des déchets et des procédés industriels n’ont pas d’impacts significatifs sur les émissions nationales, en raison de leur niveau de développement dans le pays.

Recommandations :

  • Dans la planification générale de l’atténuation des émissions, prioriser les interventions dans les secteurs des AFAT et de l’énergie, sans toutefois négliger les autres secteurs.
  • Adopter des politiques environnementales nationales où l’on compte principalement sur ses propres moyens, l’aide et les financements étrangers devant être complémentaires de l’effort d’investissement national ;
  •  Envisager d’orienter ses efforts vers l’agro-écologie en privilégiant des systèmes de production qui s’appuient sur les fonctionnalités offertes par les écosystèmes :  réduire les émissions de gaz à effet de serre, limiter au maximum le recours aux engrais de synthèse et aux produits phytosanitaires… ; préserver les ressources naturelles (eau, énergie, éléments minéraux…).
  • Inscrire dans la constitution le doit à un environnement sain comme droit fondamental, individuel et collectif.
  • Mettre au points des mécanismes de lutte contre l’injustice environnementale. Fondés sur le principe’’ pollueur payeur’’, ils auront à la fois une vocation de prévention et de réparation des préjudices environnementaux engendrés par l’action du pollueur.
  • Instaurer des systèmes judiciaires destinés à la lutte contre la criminalité environnementale (contre les écocides), tant à l’échelle nationale qu’internationale.
  • Avoir une bonne politique étrangère en matière d’écologie, grâce notamment à une diplomatie environnementale fructueuse et dynamique.
  • Cultiver et développer l’éco-citoyenneté (citoyenneté écologique) à travers l’éducation des citoyens à tous les niveaux en vue d’acquérir les comportement individuels ou collectifs consistant à observer les principes et règles destinés à préserver l’environnement et de faire face aux comportements nocifs quelle qu’en soit le type ou l’origine : climatosceptique, climato-je-m-en-foutiste ou climato-hypocrite. 

Illustrations graphiques

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*Il s’agit du texte intégral d’une communication que j’ai préparée et présentée à Nouakchott, le 12/03/2025, lors de la 3ème édition du Séminaire sur le Cours du Sahel organisée par l’Académie diplomatique mauritanienne. 

[i] https://www.banquemondiale.org/fr/topic/agriculture/brief/food-security-...

[ii] Op.cit.

[iii] Matthieu Brun : ‘’Sécurité alimentaire, souveraineté alimentaire : tout comprendre’’, (https://fondation-farm.org/securite-alimentaire-souverainete-alimentaire...).

[iv] Op.cit.

[vi] Depuis 1988, le GIEC évalue l’état des connaissances sur l’évolution du climat mondial, ses impacts et les moyens de les atténuer et de s’y adapter.

[viii] Rapport de la 4ème communication nationale sur le changement climatique.

 

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